je_refuseParfois, il vous est impossible de vous rappeler ce qui s'est passé à telle période de votre vie ; impossible de vous rappeler ce que vous avez fait, ce que vous avez dit et à qui ; impossible de vous rappeler le quotidien, les journées d'école, les anniversaires auxquels vous étiez invité. Mais vous vous rappelez les couleurs de ces jours-là, et les paumes de vos mains se rappellent si tel objet était doux, lisse ou rugueux, elles gardent le souvenir des pierres et des arbres, elles gardent celui de l'eau et de certains vêtements ; vous vous rappelez que tel vêtement était important, mais vous ne savez plus pourquoi, et un numéro de téléphone ressurgit parfois, mais vous ignorez à qui il appartenait, 25 00 45, c'était qui ?"

J'ai terminé l'année 2014 en beauté avec cette lecture, Jérôme n'avait pas exagéré c'est un excellent roman, plein de sensibilité et de nuances, l'histoire d'une amitié indéfectible qui se délite, la vie qui passe sans que l'on sache vraiment comment, malgré soi et lorsque l'on jette un regard en arrière, on ne trouve aucune explication. Les choses se sont passées ainsi, c'est tout.

Jim et Tommy ne se sont pas vus depuis plus de trente ans lorsqu'ils se croisent à nouveau sur un pont, par hasard, en ce jour de septembre 2006. Inséparables dans leurs jeunes années, toujours ensemble, comment ont-ils pu se perdre de vue aussi définitivement ? Leur rencontre fortuite va déclencher l'avalanche des souvenirs et nous entrainer à leur suite dans différentes périodes du passé.

Jim et Tommy habitaient un village près d'Oslo. Tommy a la vie dure auprès d'un père violent. Il se débrouille comme il peut avec ses trois soeurs, la mère a quitté le foyer un beau matin sans crier gare. Un jour, il y aura les coups de trop et Tommy se retourne contre son père, provoquant l'explosion du foyer et le placement de ses soeurs dans différentes familles. C'est pourtant lui que l'on retrouve en 2006 dans la peau d'un courtier très à l'aise financièrement.

Jim mène une existence nettement plus confortable. Elevé par une mère seule, confite en religion, il a l'assurance de pouvoir suivre de bonnes études. Trente ans plus tard, il est seul, au chômage, au fin fond de la dépression et ne se voit aucun avenir.

Roman choral, la parole est donnée aux deux garçons, à la soeur cadette de Tommy et même à la mère fugueuse, ce qui nous permet d'appréhender ce qu'a pu être le vécu de chacun et surtout ses ressentis profonds. Des plaies sont toujours ouvertes, le présent est lourd. Tommy, s'il possède tous les signes extérieurs de la réussite est-il vraiment bien dans sa peau pour autant ? Quant à Jim, il vivote depuis longtemps, sans illusions et sans espoir. Des retrouvailles peuvent-elles s'envisager entre les deux amis d'antan ?

Autant de questions auxquelles l'auteur n'apporte pas vraiment de réponses, laissant le lecteur libre de son interprétation et j'ai aimé qu'une partie de l'histoire garde son mystère. Ce que j'ai aimé par dessus tout, c'est l'humanité des personnages, et le style très fluide. L'histoire est subtilement construite, menant à des liens ténus et touchants. Les intrigues secondaires ne sont en rien mineures et contribuent à tisser une trame solide.

Une belle découverte que je vais poursuivre avec "Pas facile de voler des chevaux".

Un double merci à Jérôme, d'abord pour avoir parlé de ce roman que l'on ne voit pas assez sur la blogosphère et ensuite pour me l'avoir fait gagner à l'occasion de l'anniversaire de son blog.

L'avis de Clara

Per Petterson - Je refuse - 270 pages
Traduit du norvégien par Terje Sinding

Gallimard - 2014