Rien n'est trop beau"Elle était tellement heureuse, heureuse, heureuse ... Et que l'Hudson, à leurs pieds, était bleu, étincelant de reflets blanc et or sous le soleil de fin d'après-midi ! C'était sans nul doute la plus belle vue possible à ce moment de la journée. Comment avait-elle pu penser que le Plaza au crépuscule symbolisait New-York ? Voilà ce qu'était le vrai New-York, avec, auprès d'elle, Dexter Key ; et toutes ces choses merveilleuses que faisaient en secret les gens à l'intérieur de ces grands immeubles sous la lumière flamboyante du soleil à l'heure des cocktails, Dexter les faisait tous les soirs et, ce soir, tout cela s'offrait à elle".

A sa parution en 1958, ce roman fut immédiatement un grand succès auprès des lectrices américaines qui s'identifièrent aux quatre jeunes femmes dont nous suivons le destin à partir de leur arrivée à New-York.

Caroline, Barbara, April, Gregg, première génération de femmes à aspirer à autre chose qu'au mariage, tout en continuant à y rêver ; elles sont embauchées comme secrétaires dans une maison d'édition. Elles ont tout à inventer, le seul modèle qui leur est proposé étant celui de mettre le grappin sur un homme de bonne famille, avoir des enfants, s'occuper de leur foyer et rester à leur place, c'est-à-dire dans l'ombre.

Décrite par un auteur qui a travaillé elle-même dans une maison d'édition, l'atmosphère de cette ruche bourdonnante est certainement fidèle. Toutes ces filles, ravies d'avoir décroché un travail, sont cependant très mal payées, considérées comme quantité négligeable, obligées de s'adapter à un univers fait uniquement par et pour les hommes. Ceux-ci ne se privent d'ailleurs pas de les écraser, de les exploiter, de les harceler, bref tout ce que se permet une hiérarchie en position de pouvoir sur plus faible qu'elle.

A partir de là, elles doivent se débrouiller pour se nourrir, se loger, mal, tout en développant pour certaines une ambition professionnelle et sont toutes excitées à l'idée d'être parties de leur province et de connaître enfin la "vraie" vie.

Voilà une lecture qui sous une apparence légère en dit plus long qu'il n'y paraît sur la condition féminine de ces années-là. A travers Barbara par exemple, qui est déjà divorcée, a une petite fille et a perdu pas mal d'illusions sur les hommes et l'avenir. Les premiers pas de Caroline dans la maison d'édition se suivent également avec intérêt, c'est l'aspect du roman qui m'a le plus accrochée. Certaines ne sont là qu'en attendant de trouver un bon parti, Caroline elle a des aspirations plus grandes et veut faire carrière.

La contradiction est énorme entre les nouvelles perspectives, encore confuses et leur appartenance à une société où tout les pousse vers le couple et le foyer comme seul horizon. C'est là que le roman est le plus daté, il y a des situations difficiles à imaginer de nos jours, encore que .. en observant bien, elles perdurent sous d'autres formes.

Le ton du livre est assez caustique, sous des dehors souvent naïfs, les jeunes filles ont un regard acéré sur la lâcheté masculine, les abus de pouvoir en tout genre et l'injustice qui leur est faite. L'ensemble est très vivant, on ressent de la sympathie pour quelques filles, de l'énervement pour d'autres. Il y a cependant des longueurs, les histoires s'étirent trop et surtout, dans la deuxième partie du roman le milieu du travail n'est plus guère évoqué, laissant toute la place aux démêlés sentimentaux de ces demoiselles et là c'était trop. Années 50 d'accord, mais toutes les filles n'étaient pas idiotes non plus à cette époque là, comme de tout temps. La soumission d'April et de Gregg notamment, leur acharnement à vouloir se faire épouser est pathétique, allant jusqu'à nier grossièrement la réalité.

Ce qui m'a surprise également, c'est l'alcool qui coule à flots, on dirait que les secrétaires passaient leur temps à être invitées à des cocktails dans des lieux chics, elles ont constamment un verre à la main, et pas du doux, elles devraient être ivres mortes les trois-quarts du temps. Ça ne les aide pas à rester lucides ..

Je me moque, mais j'ai passé globalement un bon moment et je ne suis pas restée indifférente au sort des quatre personnges principaux. Ce n'est jamais inutile de se rappeler ce qu'était la société il y a seulement 60 ans pour mesurer le chemin parcouru (en mieux ou en pire). Et la toile de fond de New-York est un plus qui devrait être apprécié de celles qui connaissent la ville.

L'avis de Cynthia Manu

Challenge J'ai rêvé New-York         Challenge pavé de l'été

Rona Jaffre - Rien n'est trop beau - 669 pages
Le Livre de Poche - 2012