huguier"Dans la pénombre je vois deux hommes, l'un allongé sur le tatami et l'autre assis en tailleur, avec juste une lampe au-dessus d'eux. Le reste de la pièce est dans le noir. J'entends le grésillement du petit moteur électrique, et le maître signifie à mon interprète que je peux commencer à photographier. Excitée mais tremblante, je m'approche et fais des cadrages très serrés sur les mains, le sang et les dessins. Comme d'habitude quand je fais des photos, je suis insensible à la douleur des autres. Je cadre le visage crispé du client. Horiyoshi me précise que c'est un charpentier : les yakuzas ne sont pas les seuls à se faire tatouer, les artisans aussi".

Le livre est sous-titré "autoportrait d'une photographe" et c'est bien de cela qu'il s'agit. Quarante années d'une carrière riche en péripéties sont relatées. Peu d'éléments de vie privée, juste ce qu'il faut, mais une multitude de voyages et d'aventures aux quatre coins de la planète où Françoise Huguier s'est rendue pour différents magazines, de 100 idées à Libération, avant de passer à des projets plus personnels.

L'enfance de la future photographe est traversée d'une rude épreuve. Son père dirige une plantation au Cambodge ; c'est le début de la guerre d'Indochine. A la suite d'une attaque, Françoise et son frère sont enlevés par le Viet-minh et passeront 8 mois dans la jungle dans des conditions épouvantables avant d'être libérés.

Suivront le retour en France en région parisienne et la scolarisation au pensionnat des oiseaux, à Brunoy où elle bénéficiera de la méthode Montessori. Elle se montre assez rebelle et rétive à l'ordre établi et son expérience est trop différente de celle de l'entourage, enfants de bourgeois privilégiés. Quand les parents de Françoise Huguier retournent en Bretagne, leur région d'origine, elle décide de rester à Paris où la vie d'étudiante s'ouvre à elle. La voilà libre, curieuse de tout, cherchant une voie. Après avoir pensé au cinéma, ce sera finalement la photographie. Elle fait un patient apprentissage en laboratoire, avant de commencer à travailler pour le magazine 100 Idées d'abord, suivi de bien d'autres.

Pour rendre compte de cet autoportrait, il faudrait presque mentionner un extrait par page tellement il est foisonnant de voyages, de rencontres, de projets, d'aventures. L'impression que j'en retire est que Françoise Huguier est une femme libre, qui n'a pas peur de grand chose et n'a jamais hésité à prendre des risques lorsqu'un projet lui tient à coeur. Toujours en mouvement, intéressée par de multiples sujets, elle s'est questionnée sans cesse sur la meilleure manière d'en rendre compte, souvent en binôme avec un journaliste. Elle a un lien particulièrement fort avec l'Afrique, le Mali, où elle a vécu un certain temps.

Les conditions de travail qu'elle décrit au début de sa carrière n'ont plus rien à voir avec ce que sont devenus la photo et le journalisme aujourd'hui ; elle a rencontré ou travaillé avec toutes les personnalités qui comptaient à l'époque, dans une grande liberté, du Japon à l'Afrique, en passant par la Sibérie, les appartements communautaires en Russie. Les doutes la gagnent régulièrement sur ce qu'elle fait, mais toujours un sujet  ou une rencontre la font repartir.

Les phrases sont courtes, le style direct, ce qui fait ressentir d'autant plus l'éclectisme des sujet abordés, des pays découverts et des personnalités rencontrées, que ce soit les grands couturiers comme Issey Miyaké, Christian Lacroix, ou Michel Leiris, Serge Daney, le ministre de la culture Michel Guy etc .. Elle est aussi curieuse de ce monde-là que des peuples Nenets ou des prostituées en Afrique.

Un livre qui m'a passionnée par tous ses aspects, artistiques, politiques, anecdotiques, l'auteur s'est souvent trouvée là où les évènements basculaient, effervescence des années 70, troubles en Afrique, chute de l'empire soviétique.

"A la tombée de la nuit, dans les rues adjacentes, j'aperçois des hommes masqués, montés sur des échasses vertigineuses. Certains ont des jupes en raphia, d'autres des seins pointus en fruits de baobab. Ils pourchassent les enfants, exécutent une danse rituelle qui m'échappe et m'effraie. Je me précipite dans l'embrasure d'une porte, n'ose plus lever la tête, braque mon appareil photo sur les jambes entravées des géants. J'ai du mal à fixer leurs masques, je suis prise d'une peur panique. Les géants passent et repassent et, tout d'un coup, lorsque je veux les cadrer dans mon objectif, ils disparaissent entre les murs des maisons.
Quelle coïncidence : en relisant le passage de l'Afrique fantôme consacrée au pays Dogon, je constate que le séjour ici de la mission Dakar-Djibouti avait débuté par la même cérémonie, et que peu de choses ont changé depuis".

Les photos de Françoise Huguier sont actuellement exposées à la Maison Européenne de la Photographie jusqu'au 31 Août.

Pour aller plus loin :

Le site de Françoise Huguier

L'humeur vagabonde sur France-Inter

Une interview du Télégramme

Un billet de Kathel avec des photos

Serge Daney

Serge Daney par Françoise Huguier - Agence Vu

Merci à Dialogues Croisés       Dialogues croisés

Françoise Huguier - Au doigt et à l'oeil - 253 pages
Editions Sabine Wespieser - 2014