Retour_a_Yvetot_v"A Yvetot, certes, je suis toujours régulièrement revenue en tant que nièce, cousine, membre d'une famille qui y a toujours vécu. J'y suis revenue en tant que fille, gardienne des tombes de ses parents ainsi que d'une soeur morte à sept ans. J'y suis même revenue une fois, il y a quinze ans, comme élève de la classe de 7e dans ce qui se nommait alors le "pensionnat" Saint-Michel, retrouvant mes anciennes condisciples autour d'un repas à l'Hôtel du Chemin de Fer. Jamais encore je n'y suis revenue en tant que femme qui écrit, qui publie des livres. Je pourrais dire que, sous un certain point de vue, intime et profond, Yvetot est la seule ville au monde où je ne pouvais pas aller. Pourquoi ?".

Cette lacune est comblée en Octobre 2012, lorsqu'Annie Ernaux donne une conférence à Yvetot, devant une salle comble et attentive. Elle y revient entre autres sur le lien étroit entre écriture et mémoire, mémoire réelle ou mémoire recomposée "Quelle alchimie existe-t'il entre cette mémoire et le contenu de mes livres, quel rapport y-a-t'il entre cette mémoire et la manière d'écrire ?".

Ce petit livre de 78 pages est composé de la conférence proprement dite, suivie d'un entretien avec Marguerite Cornier, professeure documentaliste à Yvetot et auteure d'une thèse soutenue à l'Université de Rouen : "soi-même comme objet : l'autobiographie selon Annie Ernaux". Il se clôt sur quelques questions du public.

Annie Ernaux et le lecteur, c'est avant tout une affaire personnelle, on se sent concerné ou pas. Je me souviens du choc ressenti à la lecture "des armoires vides" en 1974, roman qui m'avait été mis dans les mains par une cousine, professeur de lettres, me disant, tu verras il va te plaire, c'est une toute jeune romancière, c'est une nouvelle manière d'écrire. Ont suivi la lecture de "ce qu'ils disent ou rien", "la femme gelée" et bien sûr "la place", livre qui l'a fait largement connaître.

Par ailleurs, j'habite à une vingtaine de kilomètres d'Yvetot, une partie de ma famille maternelle est issue de ce périmètre-là, mon enfance a été bercée de souvenirs du bourg d'avant-guerre, son marché réputé, la dévastation des années 40-45 et la laideur de la reconstruction.

Je suis plus jeune qu'Annie Ernaux, mais pas tant que cela, et le monde qu'elle décrit m'est extrêmement proche, je ne pouvais qu'apprécier ce retour aux sources. On n'apprend rien de nouveau si l'on a lu ses livres, c'est un rappel du contexte, et de faits déjà évoqués, qu'elle a l'art de rendre passionnants. La honte, lorsqu'elle se rend compte qu'elle n'est pas issue de la "bonne" classe sociale, la difficulté d'aller au-delà "Est-ce que, sans me poser de questions, je vais écrire dans la langue littéraire où je suis entrée par effraction, "la langue de l'ennemi" comme disait Jean Genêt, entendez l'ennemi de ma classe sociale ?".

J'aurais aimé mentionner de larges extraits, mais autant que vous le lisiez directement .. Un tout dernier seulement, qui fait  curieusement écho à une parution récente. Annie Ernaux y rappelle qu'à la parution des "armoires vides" on lui a reproché de dénigrer ses parents.

"Il est évident que l'on ne peut pas écrire tout cela sans y avoir réfléchi, sans avoir compris que les parents ne sont pas condamnables, mais bien la société divisée, hiérarchisée, les valeurs et les codes qui travaillent celle-ci, qui provoquent chez l'enfant issu de milieux populaires la honte de ses parents. Il y a énormément de culpabilité, d'"amour séparé" des parents - comme je l'ai dit plus tard dans "la place" - à l'origine de ce premier livre. La violence du ton a sans doute masqué ce qui est une réconciliation profonde au travers, justement, de la perception et de la mise en évidence du processus de séparation entre moi et mes parents".

Si vous n'avez jamais lu Anne Ernaux, cette conférence peut être une bonne introduction à son oeuvre. 

L'avis de Clara Dominique Le Monde de Mirontaine Margotte Saxaoul

Annie Ernaux - Retour à Yvetot - 78 pages
Editions Mauconduit - 2013