Louise Erdrich"Je m'étais mis dans une colère noire à présent, ou bien replanté dans une colère noire avec chacune des pauvres plantes de serre qui ne réussiraient pas à attirer l'attention de ma mère. Il semblait que tout ce que mon père faisait, ou disait, était destiné à me rendre fou de rage. Je m'étranglais, là, tout seul avec mon père en cette fin d'après-midi paisible. Un gros nuage irrégulier avait gonflé au-dessus de ma tête - tout-à-coup, je n'avais plus qu'une envie, c'était d'échapper à mon père, à ma mère aussi, de déchirer leur tissu de culpabilité, de protection et d'émotions révoltantes et indéfinissables."

Joe a 13 ans et mène la vie normale d'un jeune amérindien, entre son père, juge sur la réserve et sa mère, Géraldine qui travaille sur la généalogie compliquée des familles. Un dimanche ordinaire, Géraldine part chercher un dossier et quand elle revient ce n'est plus la même femme, elle a été agressée et violée. Dans un premier temps, elle refuse de dire où et par qui, elle s'enferme dans le mutisme et se désagrège de jour en jour, corps et esprit, cloîtrée dans sa chambre.

Le père de Joe, complètement désemparé, a foi dans la justice, pourtant très compliquée à rendre sur la réserve et promet à son fils que le coupable sera retrouvé et jugé. Projeté d'un seul coup dans le monde des adultes, Joe comprend peu à peu que rien ne sera aussi simple et que ses parents n'ont pas la solidité qu'il croyait. Il se sent progressivement investi de la responsabilité de retrouver lui-même le coupable, ce qu'il va s'employer à faire, avec sa bande de trois copains, Cappy, Zack et Angus.

L'intérêt de ce roman touffu est multiple. Il y a d'abord un adolescent de 13 ans, obligé malgré lui de quitter brutalement l'enfance, confronté aux premiers émois sexuels, aux premières bières, aux premières tentatives d'opposition aux adultes, sur fond d'angoisse dans une atmosphère familiale devenue pénible et trop lourde. Cette ambiance délètère est compensée par l'amitié indéfectible qui le lie à ses copains et leurs virées drôles ou lamentables, c'est selon.

Mais l'auteur met surtout le focus sur le traitement inique réservé aux femmes améridiennes victimes de viol et d'une justice à deux vitesses, une pour les blancs, une pour les améridiens. Dans le cas de Géraldine, une faille juridique liée au territoire fera que, même si le coupable est retrouvé, il ne sera pas jugé. A travers les multiples personnages qui croisent la route de Joe, on en apprend beaucoup sur la vie dans les réserves de nos jours.

"Dans l'ancien temps, quand les Indiens ne pouvaient pas pratiquer leur religion - bon, pas si ancien que ça, en fait : avant 1978 - la maison ronde accueillait les cérémonies. Les gens prétendaient que c'était une salle des fêtes ou bien ils apportaient leur bible aux réunions. A cette époque-là, les phares de la voiture du curé descendant la longue route flamboyaient à la fenêtre sud. Le temps que le curé ou le directeur du Bureau des Affaires Indiennes arrivent, les tambours d'eau, les plumes d'aigle, les sacs-médecine, les rouleaux d'écorce de bouleau et les pipes sacrées étaient au milieu du lac dans deux bateaux à moteur".

Un seul bémol, comme d'habitude avec l'auteur, il y a plusieurs digressions au coeur de l'histoire, ce qui m'a semblé pour certaines un peu inutile et nuire à la fluidité de l'ensemble. Ce qui domine cependant, c'est une impression de roman dense, fort, profond, indispensable.

Dans une note en fin de livre, Louise Erdrich donne les précisions suivantes : "Une femme améridienne sur trois sera violée au cours de sa vie (et ce chiffre est certainement supérieur car souvent les femmes amérindiennes ne signalent pas les viols). 86 pour cent des viols et des violences sexuelles dont sont victimes les femmes améridiennes sont commis par des hommes non-amérindiens ; peu d'entre eux sont poursuivis en justice (chiffres Amnesty International).

L'avis de Cathulu Clara Kathel Valérie

Ce roman a reçu le National Book Award 2012

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Louise Erdrich - Dans le silence du vent - 462 pages
Albin-Michel - 2013