9782226251947"Elle tenait à hauteur des yeux une petite coupelle qu'il savait rempli de lait de la dernière traite et, d'un geste croyant et respectueux, du bout des doigts, elle en aspergeait les quatre points cardinaux. Malgré le petit cadavre recroquevillé dans son coffre et les corps mutilés des trois Chinois qui l'attendaient à Oulan-Bator, Yeruldelgger ressentit une sorte de bonheur à appartenir à ce pays où on bénissait les voyageurs aux quatre vents et où on nommait les cercueils du même mot que les berceaux. Une sorte de bonheur ..."

Dans le registre des enquêteurs ingérables et têtus, voici un nouveau venu en Mongolie, le commissaire Yeruldelgger, aussi déglingué que ses prédécesseurs, mais ô combien attachant. On apprend vite qu'il a été brisé cinq ans auparavant par le meurtre de sa petite fille, Kushi. Sa femme y a laissé sa raison et est partie et sa fille aînée Saraa le déteste (c'est peu dire !), le rendant responsable du drame.

Aussi, lorsqu'au début du roman, des nomades découvrent le cadavre d'une autre petite fille qui a été enterrée vivante, le passé lui remonte à la gorge d'autant plus que le meurtre de Kushi n'a jamais été élucidé. Il se pourrait que les deux affaires aient des liens, tout comme l'assassinat sauvage de trois Chinois et de deux prostituées.

Dilemne bien connu avec les polars, comment vous inciter à le lire, sans trop en dire ? Sachez que l'enquête est bien menée et tient la route, le rythme est haletant, il se passe toujours quelque chose quelque part. Dans une Mongolie déchirée entre traditions et modernité, Yeruldelgger aura affaire à des flics ripoux, des nazillons locaux et, bien plus redoutable, une lutte à mort pour la possession des terres rares, nouvel Eldorado.

Plusieurs personnages secondaires enrichissent l'histoire, la belle Solongo, médecin légiste, Oyun, la subordonnée de Yeruldelgger, aussi imprévisible et téméraire que lui, Gantulga l'enfant des rues, futé et débrouillard. Bien sûr, la violence est présente, les moeurs sont rudes dans ce pays meurtri, il ne fait pas bon y être une femme, mais elle n'est pas exhibée gratuitement et prend place dans une fresque plus large, humaine et passionnante. J'ai adoré tout ce qui a trait aux traditions mongoles, Yeruldelgger a d'ailleurs été formé par des moines pendant plusieurs années, ce qui lui permettra de rebondir quand il le faudra.

Dans les traditions, il y a la cuisine mongole et plusieurs passages allègent l'ensemble, c'est un connaisseur le commissaire, si le coeur vous en dit : "le ventre cuit de la marmotte s'écarta lentement sur toute la longueur. La peau à l'extérieur était un peu cuite et craquelée parce que la vieille avait dû réchauffer le boodog, mais l'intérieur était à point et fumant. Les pierres bouillantes avaient fait fondre les graisses qui imprégnaient les chairs tendres. Yeruldelgger plongea la main dans les entrailles de la marmotte et en tira une première pierre bouillante qu'il offrit à la vieille avec respect. Elle l'accepta avec un sourire de bonheur et reconnaissance, la faisant passer d'une paume à l'autre pour ne pas se brûler. Il offrit la seconde à Colette pour que la chaleur et la graisse lui apportent, comme à la vieille, force et énergie pour les jours à venir".

Bonne nouvelle, le dernier paragraphe laisse présager une suite. Dans une autre vie, l'auteur, grand voyageur, écrit sous le nom de Patrick Manoukian.

Si vous avez aimé "Le dernier lapon" d'Olivier Truc, Yeruldelgger est fait pour vous.

Merci Keisha

Yv n'avait pas exagéré, c'est un excellent polar. Ce n'est pas Hélène qui me contredira.

Challenge Liliba

Si vous ne savez pas comment prononcer Yeruldelgger, l'auteur vous explique ici.

Ian Manook - Yeruldelgger - 542 pages
Albin Michel - 2013