Dans le jardin de la bête"Il est certain qu'à cette époque (1933) non seulement les Alliés auraient pu facilement battre l'Allemagne, mais une telle action aurait également écrasé dans l'oeuf le Troisième Reich l'année même de sa naissance" analyse William Shirer. Cependant "Hitler avait jaugé le courage de ses adversaires étrangers d'une façon aussi experte et mystérieuse qu'il avait su évaluer celui de ses opposants de l'intérieur".

Voilà un roman qui n'en est pas vraiment un, puisque le récit s'appuie sur de nombreux écrits, les faits sont réels et vérifiés ; ce n'est pas un document non plus puisque l'auteur fait vivre les personnages à sa manière. Quoiqu'il en soit, tel qu'il est, il est passionnant et se dévore de bout en bout avec intérêt et effroi.

C'est l'histoire de William Dodd, paisible professeur d'histoire, nommé par défaut ambassadeur en Allemagne en 1933, par Roosevelt lui-même. Il rêve d'écrire l'histoire de son vieux Sud et il pense naïvement qu'il pourra terminer son ouvrage tout en assurant son poste. Il a vécu en Allemagne jadis, jeune étudiant et en garde un merveilleux souvenir.

Il part avec sa femme, sa fille Martha (28 ans), et son fils. Il arrive dans une Allemagne en profonde mutation depuis l'arrivée d'Hitler comme chancelier. Au début, sa fille Martha et lui-même sont plutôt favorables au nouveau pouvoir nazi, le pays se relève, les apparences trompeuses, William Dodd reste sourd aux mises en garde de certains collaborateurs qui ont déjà décelé de nombreux couacs inquiétants, notamment vis-à-vis des juifs.

Martha est une jeune femme volage qui aime s'amuser, passe d'un homme à un autre sans grand discernement pour une fille d'ambassadeur. Ses aventures vont du chef de la gestapo à un espion soviétique, en passant par un membre de l'ambassade française. Les réceptions se succèdent, les échanges sont courtois, il faudra du temps pour qu'elle ouvre les yeux sur ce qui se passe réellement.

A l'époque, le seul souci des Etats-Unis est de rester à l'écart des affaires européennes et de récupérer la dette abyssale contractée par l'Allemagne. William Dodd s'y emploie sans grande conviction, préoccupé plutôt par la montée de la brutalité et de la violence du régime nazi, notamment à travers les S.A. Il doit composer à la fois avec les Allemands et ses propres services. Il n'est pas du sérail, il indispose ses collègues en voulant imposer un mode de vie plus simple au quotidien. La plupart du personnel d'ambassade est riche et dépense sans compter, ce qui lui déplaît profondément.

Il faudra toute une année et surtout la nuit des longs couteaux pour que les yeux de Dodd et sa fille se dessillent sur la réelle nature du régime en place et voient la répression systématique et la folie guerrière qui est en marche. A partir de là, l'ambassadeur n'aura de cesse d'alerter son pays sur la nécessité d'abandonner sa position isolationniste, sans succès.

Le récit nous fait vivre minutieusement jour après jour en compagnie de la famille Dodd, les détails sont nombreux, donnant une vision complète de la lente dégradation de la situation et d'un certain style de vie dans le milieu diplomatique. Il n'y a pas de suspense puisque nous savons ce qui s'est passé ensuite, mais la lecture est haletante. La peur qui monte insidieusement dans la population, les tentatives d'opposition tuées brutalement dans l'oeuf, les manipulations du trio Hitler-Himmler-Goering, tout est décrypté et analysé. En 1945, il ne restait plus grand chose du Berlin décrit par Dodd.

Quand après coup, on s'étonne de l'aveuglement général, on réalise aussi que quelques individus n'étaient pas dupes et ont essayé d'alerter, malheureusement ils ne sont jamais écoutés. Ils ont raison trop tôt.

Une lecture captivante et indispensable en ces temps où une partie non négligeable des populations européennes croient trouver un espoir dans les extrêmes et la haine de l'autre.

Merci au  LivredePoche

L'avis de Alex Clara Dominique Keisha Lystig Theoma

Erik Larson - Dans le jardin de la bête - 607 pages
Livre de Poche - 2013