Petites scènes capitales"L'amour n'a pas à se parer de grandes déclarations, de gestes et de postures emphatiques, il n'a à s'encombrer de rien, il a juste à être, et à agir là et quand il le faut, sans se soucier si on le voit à l'oeuvre".

Le titre de ce roman est fort bien choisi, les petits scènes sont celles que notre mémoire conserve. Ce ne sont pas forcément les plus marquantes, pourtant ce sont celles qui surgissent par fragments lorsque nous cherchons un fil rouge à notre vie. Nous suivons Lili de son jeune âge à la maturité. Petite fille, elle vit seule avec son père Gabriel, sa mère les a quittés lorsqu'elle était bébé. Elle n'en sait quasiment rien, son père lui a seulement annoncé un jour qu'elle s'était noyée.

"Du seul fait d'être née, a-t'elle donc commis une faute, une gaffe ? Est-elle responsable de la fuite de sa mère ? Cette éventualité la taraude".

Lili avec pour seul viatique le souvenir d'une vieille photo noir et blanc de sa mère va se construire bancale autour de ce manque. Le père, avare de paroles, amène un jour à la maison une nouvelle femme, Viviane, avec ses quatre enfants, trois filles et un garçon. Le changement sera radical et Lili devra composer avec cette famille bricolée.

Je pourrais continuer à égrener les évènements qui jalonnent la vie de Lili, qui découvrira qu'elle se prénomme en réalité Barbara, mais ce qui compte avant tout dans un roman de Sylvie Germain c'est l'écriture, splendide, son amour des mots rares, sa capacité à saisir les moments lumineux, le questionnement sur la vie, l'avant, l'après.

"Elle descend de bicyclette, pénètre dans le champ, s'approche de l'arbre. Son écorce est brunâtre, sillonnée de crevasses et rugueuse au toucher. Les feuilles, plates et trapues, sont infusées de lumière, saturées de jaune franc ; certaines sont tachetées de rouge orangé, à peine. Au moindre souffle de vent, le feuillage frémit et répand une formidable sonnaille de jaune, un cliquetis d'or, de soufre, de paille et de safran. Barbara est saisie d'une allégresse aussi pleine et nue, aussi pure que cette trémulation de lumière. Une exultation sans cause et sans mesure. Peu importe que cela ne dure pas, la joie n'appartient pas à la durée, elle apparaît où et quand ça lui chante, comme la beauté, elle fulgure, se sauve, c'est un esprit follet, mais les petites échardes solaires qu'elle lance dans sa course se piquent dru dans la chair, ne se laissent pas oublier".

Lili/Barbara sera hantée longtemps par l'opacité qui entoure la disparition de sa mère, elle n'arrivera jamais réellement à se situer dans cette famille, d'autant plus qu'un évènement tragique va la faire basculer et la disloquer durablement. Le salut sera peut-être dans la fuite, l'époque y contribue, les utopies de mai 68 explosent et l'entraînent dans leur sillage.

Mélange de moments réalistes et de fulgurances, le roman tisse l'histoire de Lili/Barbara avec une richesse de réflexions et de sensations incomparable. Une réserve cependant. En ce qui me concerne, la beauté de l'écriture a parfois fait écran à l'émotion. Si j'ai bien saisi la détresse de la petite fille en quête de mère, j'ai trouvé l'adulte bien lointaine, moins incarnée.

"Elle n'a pas vu  passer le temps, mais ce soir elle le sent, amoncelé en elle, à la fois lourd et souple, dense et brumeux. Il n'est pas figé, il respire tout bas, il coule dans son sang, il bat dans son coeur, il irrigue sa chair, ses sens, son cerveau ; il nidifie en elle."

L'avis de Margotte, fine connaisseuse de de l'oeuvre de S. Germain

Une vidéo où l'auteur présente son livre

Sylvie Germain sera demain à la Grande Librairie, sur France 5.

Un grand merci à Dialogues Croisés     Dialogues croisés

Sylvie Germain - Petites scènes capitales - 247 pages
Albin Michel - Août 2013