Se_perdre_avec_les_ombres"Le premier mot que j'ai entendu le jour de mon soixantième anniversaire, c'est aube. En ouvrant le dictionnaire, j'ai su que l'aube précède de peu l'aurore. De l'aube, on dit aussi, crépuscule du matin. Et le mot crépuscule associé au mot matin m'a comblée de joie. Un court instant, j'ai été plongée dans le ravissement d'une aube pareille à celles de mon enfance, que je connaissais parfois."

60 ans, pour l'auteur, c'est une étape symbolique importante, qu'elle se prend comme une claque. Elle éprouve le besoin de s'éloigner de sa maison pour faire une sorte de bilan du passé et réfléchir à la manière dont elle peut envisager la dernière partie de sa vie.

"D'où vient cette mélancolie qui ne cède pas, envahit mon esprit, au point que je crains qu'elle ne finisse par m'emporter au fond d'aires lugubres dont je ne pourrai plus sortir".

Réfugiée dans une série de chambres d'hôtels plus ou moins sordides au gré de son errance, elle va questionner ce malaise tenace qui ne la lâche pas, examiner l'amoureuse qu'elle a été, et surtout l'amour maternel qui a dévoré une partie de son existence.

"Souvenirs d'amour fou d'une mère pour ses enfants. J'ai été pleinement dans cet amour-là.

Aujourd'hui, quand j'y repense, j'ai l'impression d'avoir été calcinée".

Questionnement aussi sur la vieillesse, sa réalité, celle que la société refuse de voir "On veut nous faire croire que les rayonnantes créatures photographiées en couverture et à l'intérieur du journal ont les préoccupations des gens de cinquante ans et plus. Elles ont l'air d'en avoir trente-cinq. Je tourne les pages. Ce n'est que publicités pour l'incontinence, l'impuissance sexuelle, les petits sièges ascenseurs fixés aux rampes qui vous permettent de monter jusqu'au premier étage, les baignoires qu'on n'a plus à enjamber. Les assurances. Les obsèques. Pour illustrer ce catalogue de ventes, des femmes jeunes sont photographiées dans lesdites baignoires, sur le siège de ces petits ascenseurs. Elles ont l'air en parfaite santé. Pourquoi ne nous montre-t'on pas le vrai visage de la vieillessse ?".

L'auteur aimerait oublier tout ce passé qui l'encombre, oublier les livres écrits, l'amour donné et reçu, disparaître. Cependant, dans la solitude, autre chose surgira, une autre manière d'aller de l'avant, en s'appuyant sur des forces qui ont toujours été là.

La dernière partie du livre aborde un sujet très différent, il s'agit d'une recherche généalogique. Ce que soupçonnait l'auteur de ses origines se trouve confirmé au terme d'une quête qui aura duré plusieurs années. Explication qui éclaire sous un autre jour la mélancolie évoquée si souvent dans la première partie. 

J'ai retrouvé avec plaisir la magnifique écriture de Françoise Lefevre, sa manière d'affronter les difficultés sans faux-fuyants, ses réflexions si profondes sur l'existence. Je ne voudrais pas donner l'impression que le texte est triste, il y a autant de lumière que d'ombre, l'espoir n'est jamais très loin et le questionnement de l'auteur pourrait être le nôtre à différents moments de la vie.

"Le jour est revenu. Avec lui, non pas forcément le bonheur ou la joie de vivre. Mais la vie. Simplement la vie. La conscience absolue d'être en vie".

Françoise Lefèvre - Se perdre avec les ombres - 198 pages
Editions du Rocher - 2004