Les_insurrections_singuli_res"Le monde que je vis aujourd'hui n'est pas le monde. Le vrai monde, c'est celui que je pressentais quand j'étais petit et il était immense. C'est le monde que j'ai dans les mains quand je roule à moto, quand je caressais le corps de Karima, quand je touche les livres rares, quand mes mains au fond de mes poches rêvent et que j'ai les yeux levés vers le ciel ou vers une fenêtre éclairée. Il est là, le monde. Je le sais, je l'ai toujours su. Et tout le reste, c'est pour faire comme les autres. Pour ne pas avoir l'air trop fou. Pour faire l'homme qui gagne sa croûte et qui n'emmerde personne. Du vent, oui. Du vent. Du mauvais vent. Celui qui te retient au port toute ta putain de vie et qui se lève le jour où t'es trop vieux pour monter la voile. Merde."

Aux abords de la quarantaine, Antoine se retrouve chez ses parents, dans une impasse sentimentale et professionnelle. Sa compagne Karima l'a quitté, et l'usine où il travaille va fermer ses portes pour faire plus d'argent au Brésil. Moment charnière, déstabilisant, mais propice aux questionnements. Antoine réfléchit pour la première fois à ce qui a bien pu le pousser à intégrer l'usine de son père, lui qui avait son bac en poche et aurait pu choisir une autre voie. Fatalisme ? Fidélité à son père et à la vie qu'il a menée ? Il doit reconnaître qu'il ne s'est jamais senti réellement à sa place nulle part, il a couru après un ailleurs hypothétique, mais lequel et pour quoi faire ?

Son refus de rentrer dans les petites cases imposées par la société est toujours là, encore faut-il en faire quelque chose et ce ne sont pas ses parents qui pourront l'aider, malgré leur tendresse et leur inquiétude, ses camarades d'usine non plus, écrasés qu'ils sont par ce qui leur arrive. C'est alors qu'il rencontre Marcel, bouquiniste sur les marchés, sorte de vieux sage, qui par sa manière d'être et sa philosophie va lui donner l'impulsion nécessaire au changement.

La classe ouvrière, la mondialisation, les délocalisations, l'étranglement de l'individu dans un système ultra-formaté, la solitude des êtres, l'importance des mots, les thèmes abordés dans ce roman sont nombreux et s'entrecroisent. Si j'ai pleinement adhéré à la première partie, la vision du monde ouvrier d'aujourd'hui me paraissant très crédible, j'ai moins apprécié la seconde partie au Brésil, les difficultés s'aplanissant un peu trop facilement à mon goût. J'aime les romans qui se terminent sur une note d'espoir, à condition de rester dans des limites réalistes.

Reste par dessus tout la magnifique écriture de Jeanne Benameur, elle peut m'emmener où elle veut, et les questions qu'elle soulève ne peuvent que nous renvoyer à nous-mêmes, avec acuité et finesse.

"Ce que j'arrivais pas à dire, c'étaient les mots du dedans, les miens. Pas ceux de "la classe ouvrière" en lutte, ceux du gars que j'étais, moi tout seul, à l'intérieur. C'était ça qu'elle attendait, Karima ? On était sur une fausse piste, tous les deux. Elle voulait que je lise des livres. Je ne pouvais pas non plus. Les livres qu'elle me mettait dans les mains, ça touchait à des choses trop intimes. Je n'y arrivais pas. Elle ne comprenait pas".

L'avis de Brize Clara L'Or Rouge Mango Noukette Sylire Theoma

Jeanne Benameur - Les insurrections singulières - 196 pages
Actes Sud - 2011