Les fidélités successives

"Anglais et Français, résistant et collaborateur, lâche et héros, Guillaume Berkeley oscille, dans le Paris de l'occupation, entre mensonge et vérité. Amoureux, tout comme Victor, son frère aîné, de Pauline, leur demi-soeur, il vit au rythme de ses "fidélités successives". Servie par une écriture limpide, cette fresque romanesque explore, avec sensibilité et lucidité, les ambiguïtés amoureuses et les engagements politiques d'un personnage complexe, tantôt ombre, tantôt lumière, victime de ses démons intérieurs et confronté à des circonstances qui le dépassent" (4e de couverture).

J'ai tardé à faire un billet sur ce pavé parce que je n'arrivais pas à démêler ce que j'en pensais. L'auteur retrace la trajectoire de Guillaume avant guerre, pendant la guerre et à l'épuration qui a suivi. Guillaume a vécu toute sa jeunesse à Malderney, île anglaise, très protégé et à l'écart du monde. Seul un visiteur de l'été, Simon Bloch, lui offre une ouverture sur le monde extérieur. Cultivé, vivant dans un milieu artistique, c'est lui qui permettra également à Guillaume de fuir l'île et un chagrin d'amour, le précipitant dans un Paris éblouissant, sur le point de sombrer dans le chaos.

Quand Simon est contraint de fuir devant l'avancée allemande, Guillaume ne le suivra pas, trop subjugué par l'ébullition de la ville et les opportunités qu'il espère en tirer. De mauvais choix en mauvais choix, il fréquentera tout le gratin de l'occupation. Ebloui par la vie facile qu'il mène, il ne se posera pas de questions sur ceux qui l'entourent, allant de compromissions en compromissions pour conserver son train de vie et ses privilèges.

Le point fort du roman est sans conteste l'aspect documentaire. Le tout Paris de l'époque défile devant nos yeux sous l'aile d'Otto Abetz, les cinéastes, les acteurs, les écrivains, collaborateurs, résistants, trafiquants de haut vol. Guillaume se brûlera les ailes au contact de ces hommes aguerris et prêts à tout. L'épuration qui a suivi la guerre est décrite en détail, c'est une période que je connaissais assez mal et qui en dit long sur l'après-guerre qui se fabrique là.

Là où le bât blesse c'est dans le personnage de Guillaume. Il est jeune certes, mais cumuler tant de turpitudes, de trahisons, de lâchetés, d'aveuglement en prétendant garder son innocence, ce n'est pas crédible. C'est un être falot, sous influence, manipulé, gâchant tous ses talents. La fin m'a laissée assez perplexe.

En résumé, ce roman se lit comme un page-turner, mais il est trop léger considérant le sujet, j'en attendais davantage, il m'a fait penser aux feuilletons du 19e, un rebondissement à chaque chapitre, on a hâte de connaître la suite, mais un essai m'aurait mieux convenu.

"Mais ma présence ici n'était-elle pas en soi un comble d'indécence ? Une question que je me gardais bien de me poser, car elle aurait suffi à remettre en cause toute ma vie depuis mon départ de Malderney. Je suivais une trajectoire de plus en plus dangereuse, de plus en plus aléatoire. Mes choix étaient souvent dictés par le hasard des rencontres, la conjonction de ma destinée et des faits historiques. Mais je cherchais rarement à lutter contre le courant et préférais me laisser porter, sans pour autant couler. Garder un oeil critique, voilà l'essentiel. Ne pas oublier que j'étais un artiste, d'une race qui peut figer ces heures uniques d'un simple coup de crayon."

Prix Cazes Brasserie-Lipp
Prix du feuilleton 2012
Prix du Val d'Isère 2013

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Nicolas d'Estienne d'Orves - Les fidélités successives - 712 pages
Albin Michel - 2012