Remonter la Marne"Le monde actuel a beau être quadrillé, il existe beaucoup de trous, de failles. Ce pays possède la grâce. Il a le chic pour ménager une multitude d'interstices, d'infimes espaces permettant de se soustraire à la maussaderie générale. Ce retrait, cette stratégie d'évitement face à l'affliction des temps sont à la portée de tous. Il suffit de ne pas se conformer au jugement des autres, à la prétendue expertise de ceux qui savent. Depuis mon départ, j'ai rencontré des hommes et des femmes qui pratiquent une sorte de dissidence. Ils ne sont pas pris dans le jeu et vivent en retrait. Ils ont appris à esquiver, à résister, et savent respirer ou humer un autre air, conjurer les esprits malfaisants. Ces conjurateurs tournent le dos aux maléfices actuels tels que la lassitude, la déploration, le ressentiment, l'imprécation. Sans être exclus, ils refusent de faire partie du flux".

L'auteur, journaliste et écrivain, entreprend de remonter la Marne, projet qui a pris forme peu à peu, surtout après la lecture d'un auteur inconnu, Jules Blain, découvert en bouquinerie. Il part de la confluence de la Seine et de la Marne, à Charenton, dans un univers de banlieue et remonte vers la campagne, en traversant la Champagne, région chère à son coeur.

Il le fait "à la paresseuse" sans se bousculer, au hasard des étapes et des rencontres. Il n'est pas toujours seul, un ami photographe l'accompagne sur une partie du périple. C'est l'occasion de réviser l'histoire, cette région ayant depuis toujours servi de rempart à la région parisienne. L'érudition de l'auteur rend la pérégrination passionnante, autant sur le plan historique que géographique, sans oublier la philosophie.

Et comme dans toute randonnée au long cours, ce sont les rencontres qui en font tout le sel, le voilà au coeur de la province française, loin de Paris, souvent vu comme un poids, une province abandonnée, négligée, mais vivante, qui se débrouille à sa manière, comme elle l'a toujours fait.

N'oublions pas le personnage principal, la Marne, l'eau, fascinante, changeante, ne présentant jamais le même visage. Après l'avoir vue au ras du sol pendant plusieurs semaines, il refait une étape à l'envers sur un bateau, ce qui change complètement sa perception. Et il y a la fameuse lumière sur la rivière, la "rambleur" difficile à saisir.

J'ai été très intéressée par cette lecture dans une région que je connais mal, en trouvant cependant que l'ensemble dégage une certaine froideur.

"La rambleur, c'est beaucoup plus compliqué. Le ciel s'est réveillé, un point c'est tout, dit Milan.
J'avais fini par croire que cette histoire de lumière n'était qu'une façon de mystifier le non-initié. En fait, la rambleur ne se voit pas. C'est un rayonnement intérieur. L'attente d'un renversement. Une sorte de tremblé révélant l'ambiguïté des choses et des êtres".

L'avis de Papillon Ptit Lapin

Jean-Paul Kauffmann - Remonter la Marne - 262 pages
Fayard - 2013