Des nuages et des tours"Le soir quand il fait beau, les vieilles Chinoises sortent avec de nombreux paniers et s'installent pieds nus en tailleur sur les grosses bouches d'aération des tours d'habitation. La police vient les déloger, car il est interdit de pique-niquer entre Bologne et Londres, c'est le nom des tours d'ici. Elles commencent par ne rien comprendre, en leur souriant tout ce qu'elles peuvent. Puis, elles appellent une plus jeune qui traduit. Elles remettent leurs savates et rient dans leur langue maternelle, docilement. Là encore on ne saura  à peu près jamais de rien leur vie, jamais."

Ce texte est d'abord sorti dans "le matricule des anges" sous forme de chroniques. L'auteur l'a retravaillé pour en faire un livre dont je me suis régalée. Il a observé la vie autour de son immeuble, Porte d'Ivry, pendant 5 ans. Il parle de tout et de rien, surtout de gens de peu et des transformations de ce quartier de Paris où atterrit une population qui se fait repousser de plus en plus aux marges de la capitale.

Il mêle le passé et le présent, les voyages au Chili et au Japon, les élèves auxquels il enseigne, les rencontres fortuites et celles qui marquent. On prend souvent le PC2, bus de la petite ceinture. Ça pourrait être la vie de tout un chacun, à condition de savoir regarder, voir, sentir, imaginer, s'intéresser pour de bon aux autres.

"L'été, des amis reviennent, ceux qui vivent à l'étranger, celui qui habite depuis très longtemps en Asie. Un autre de nulle part a enfin retrouvé une adresse et attaché à cette adresse un numéro de téléphone qu'il m'a promis d'utiliser en PCV si nécessaire, s'il devait encore disparaître. La galère vous rend tricard dans plein d'endroits, même l'été. Nous ne nous serons perdus que quelques années de nos vies, eux et moi. Jusqu'à présent, par chance, nous nous sommes toujours retrouvés. Les vieilles engueulades, les souvenirs inoxydables et les nouvelles des autres, d'apéro en apéro. Deux jolies cartes postales ! Des amoureux à Lisbonne, au dos d'une carte de tramway en noir et blanc. Une jolie fille d'un bord de mer tout embrumé, on a eu 18 et 19 ans ensemble. Nous nous sommes boudés longtemps mais je me souviens très bien, et elle aussi, alors nous pouvons nous revoir maintenant".

De la fenêtre de son immeuble et en marchant inlassablement dans son périmètre parisien, l'auteur observe les nombreux travaux qui vont bouleverser encore un peu plus le quartier. Il y a de la nostalgie, de la douceur dans son regard et beaucoup de tendresse pour les gens modestes qu'il voit au quotidien. La vie comme elle va .. J'ai refermé le livre en me disant que j'aimerais bien l'avoir comme voisin de palier cet-homme là. Il y a urgence à découvrir ses livres précédents.

"Ma nourrice a 87 ans, son mari en a bientôt 100. Je n'avais pas réalisé avant cette carte de voeux-là. J'en ai mis du temps ! Quand je me suis couché en pensant à eux, après avoir éteint la lampe, j'ai vu des tas d'étoiles accrochées au plafond de ma chambre. Impossible de dormir. Je me suis levé pour vérifier par ma fenêtre le vrai ciel au dessus de la porte d'Ivry mais il était bien moins fourni en étoiles, évidemment. J'ai conservé toutes mes cartes de voeux. Un jour, il n'y aura plus personne pour nourrir ma collection, ni plus tard les regarder l'une après l'autre de temps en temps. Quand même, ce qu'elles sont brillantes les étoiles que ma nourrice m'a envoyées pour ce nouvel an à mon plafond du Château des Rentiers, à 87 ans passés !"

Mon livre est hérissé de post-it, et je lui fais tout de suite une place dans mes préférés. A vous de voir ..

L'avis de Ptit Lapin

Merci à           Dialogues croisés

Dominique Fabre - Des nuages et des tours - 148 pages
Editions de l'Olivier - 2013