Louise Erdrich"Il y avait des jours où Irène et Gil, tellement épuisés par le combat, quittaient tout simplement leurs tranchées et s'enlaçaient au-dessus des têtes de leurs enfants. On criait "pouce". Toute la famille s'aimait d'amour tendre. Juste après la fête, il y eu une forte chute de neige et la famille passa une de ces merveilleuses soirées-là. Quelque part, des branches chargées de neige tombèrent sur des lignes électriques, privant de courant les maisons de ce secteur de la ville. Riel et Stoney, qui regardaient la télévision au sous-sol, remontèrent à l'aveuglette. L'écran d'ordinateur de Florian s'éteignit et il descendit en appelant ses parents. Gil sortait de la cuisine, Irène y entrait. Ils se heurtèrent en douceur et restèrent un instant dans les bras l'un de l'autre. Les chiens silencieux répartirent leur attention entre eux tous, les regroupant dans une pièce."

Irène et Gil. Un couple au bord de l'implosion. Elle est écrivain, lui est peintre. Il a acquis une certaine notoriété en ne peignant qu'elle dans des poses impudiques, voire scabreuses. Ils ont trois enfants, Florian, Riel et Stoney, inquiets et malheureux du climat qui règne à la maison. Lorsque l'histoire commence, Irène vient de s'apercevoir que Gil lit son journal intime, un agenda rouge, en cachette,. Elle entame un nouveau journal, un carnet bleu, qu'elle dissimule dans un coffre. Et dans l'agenda rouge, elle écrit ce qui est susceptible de le mettre en colère et le poussera peut-être à accepter qu'elle le quitte.

L'existence des deux journaux intimes n'est que le prétexte mis en avant pour décrire en profondeur ce qui se passe au sein du couple et de la famille. Les extraits des journaux d'Irène alternent avec une narration à la troisième personne qui ne s'éclairera qu'à la fin du livre. Comme toujours chez Louise Erdrich, la construction du roman est d'une redoutable efficacité. Et si l'origine amérindienne des personnages n'est pas primordiale, elle est tout de même présente et a son importance.

J'ai pensé tout d'abord qu'Irène était en position d'infériorité vis-à-vis de Gil, mais j'ai vite révisé mon jugement. La manière dont elle le manipule à travers son faux journal est tout aussi perverse que la possessivité qu'il manifeste vis-à-vis d'elle. J'ai senti avec effarement monter une tension qui ne pouvait que mal se terminer. L'auteur nous donne le tournis, faisant passer Irène de l'espoir à la passivité, puis à nouveau à une certaine complicité avec Gil. On ne peut jamais être très sûre de la position qu'occupe chacun, ce qui rend le récit fascinant. Le point de vue de chaque enfant rend la situation encore plus poignante, ils souffrent et aimeraient trouver une porte de sortie.

Je ne peux rien dire de la fin, si elle est assez inattendue, elle est somme toute logique au regard de tout ce qui a précédé.

Une lecture magistrale.

L'avis de Cathulu Clara Hélène Keisha Valou

Louise Erdrich - Le jeu des ombres - 253 pages
Albin Michel - 2012