L'ardeur des pierres"Entre les lattes verticales, il aperçoit les contours des trois bonsaïs derrière la fenêtre du salon. Pour ce morceau de terre d'à peine un mètre carré, il avait accepté de louer un appartement trop petit, parce que le rez-de-chaussée lui permettait de posseder cet ersatz de jardin. Quand il contemplait ses trois arbres miniatures assez longtemps, il se tenait debout à leur pied à l'entrée d'une forêt millénaire".

Je choisis rarement un roman sur son seul titre. C'est ce que j'ai fait pour celui-ci, sachant seulement qu'il se passait au Japon, à Kyoto. Impulsion largement récompensée, j'ai découvert un livre original, passé trop inaperçu dans la rentrée littéraire.

Trois personnages de solitaires, une histoire étrange, un soupçon de fantastique, une écriture élégante, raffinée, une pincée d'humour, c'est une lecture exigeante, qui s'apprivoise doucement.

Sidonie, française à la peau d'ébène, s'offre un voyage au Japon, remplie de curiosité à l'égard de ce pays. On croit qu'elle va être la narratrice, mais non, elle s'efface dès le prologue et ressurgit dans le dernier chapitre.

Kanto, jardinier un peu par hasard. Il a été formé par Maître Nishimura à l'art du jardin traditionnel. Il travaille pour un propriétaire étranger. Replié sur lui-même, il loge dans un appartement juste en-dessous de Yone. Au début du roman, il s'approprie deux pierres sacrées, des kamo-ishi, transgression impensable au Japon où ces pierres en voie de disparition sont protégées. 

Yone, encore un solitaire. Hanté par un père qu'il n'a jamais connu, célèbre sculpteur américano-japonais, il se met en tête qu'il est lui-même un créateur et peut écrire un roman sur un meurtrier de femmes en fuite, Tatsuya Ichihashi. L'ennui, c'est que depuis trois ans, il n'a pas dépassé le première phrase. Pour l'heure, il se contente de rédiger des questions pour un jeu télévisé.

Kanto et Yone se cotoient sans hostilité, sans sympathie particulière non plus. Le vol des pierres par Kanto va faire bouger leur relation. Par le truchement de Sidonie, les trois personnages vont être confrontés les uns aux autres jusqu'à un final surprenant.

Le rythme de l'histoire est lent, sans qu'il y ait cependant de longueurs. L'auteur nous emmène dans des directions inhabituelles et changeantes. Je me suis laissée mener par le bout du nez, captivée par l'atmosphère du récit, entre tradition et modernité. La narration est fine et subtile. Assurément, une romancière à suivre.

"Des paillettes de neige s'envolent gorgées de lumière au-dessus de la porte en bois. Kanto s'incline devant la femme de Nishimura qui, après lui avoir rendu son salut, lui fait signe d'entrer. Une partie des arbustes ont perdu leur panache depuis sa dernière visite, mais il émane la même  intime tranquillité du jardin dont l'harmonie impondérable agit quel que soit l'endroit où porte le regard. Pendant quelques instants, Kanto a le sentiment que son retard, la culpabilité qu'il éprouve à la pensée d'être pleinement responsable de ce retard est atténuée par l'immobilité apparente des plantes et des pierres."

L'avis de Laurence

L'auteur : Céline Curiol, née en 1975. Ce roman a été écrit suite à son séjour en 2008, à la Villa Kujoyama (équivalent de la Villa Médicis).

Ce que Paul Auster a dit de son premier roman : "J'ai eu le grand privilège de pouvoir lire le manuscrit de "Voix sans issue" de Céline Curiol, avant sa parution chez Actes Sud. Ce livre remarquable annonce l'arrivée sur la scène littéraire d'un nouveau talent considérable.
C'est non seulement l'un des plus beaux premiers romans que j'ai lus depuis de nombreuses années mais aussi, tout simplement, l'une des oeuvres de fiction les plus originales et les plus brillament exécutées parmi celles de tous les écrivains contemporains que je connais".

Un grand merci à Dialogues croisés      Dialogues croisés

Céline Curiol - L'ardeur des pierres - 205 pages
Actes Sud - 2012