La survivance "Si nous voulions nous en sortir, il fallait sortir de nous. Plonger direct dans les sensations, dans la peur, dans la joie, être aux aguets, se transformer en une boule de présence au monde prête à jaillir. Il y a quelque chose d'excitant, de suffocant dans la lutte pour la vie : plus d'écran entre elle et nous. On devient la vie. Tous les hommes descendent de Darwin, me soufflait Sils qui avait lu Jules Renard".

Jenny et Sils ont une librairie au milieu des vignes. Ils se sont comportés en cigales, sans souci du lendemain et ils doivent en partir, perdant en même temps leur domicile. Ne sachant où aller, ils se souviennent de "la Survivance" petite maison perdue dans la montagne où ils ont déjà tenté de vivre des années auparavant. "Nous étions le 7 décembre. Quarante ans plus tard, nous étions arrivés au point où autrefois nous avions renoncé. Il y avait quelque chose d'inquiétant à dépasser ce point. Quelque chose de joyeux à se demander si la vieillesse avait en elle d'autres ressources que la jeunesse".

Les voilà partis avec des cartons de livres dans cette maison en ruine, emmenant avec eux l'anêsse Avanie, la petite chienne Betty et quelques volailles. Il va falloir vivre en quasi-autarcie, colmater les brèches les plus voyantes, cultiver un potager, sans savoir vraiment comment passer l'hiver.

Curieux roman qui mélange l'angoisse, la joie, la proximité de la nature, l'impression de tenter une expérience unique dans une société qui ne veut plus de vous. Sils se met en tête de rechercher les couleurs de Grünewald, peintre du fameux retable d'Issenheim. Jenny s'immerge dans la forêt vosgienne et observe tout ce qui l'entoure, s'attachant à observer une harde de cerfs.

"Début juin, un mois après notre installation, les aborigènes, dont j'avais senti autour de nous la présence invisible, se sont manifestés pour la première fois.
C'était une fin de journée. L'obscurité allait tomber, quand j'ai vu sortir de la forêt une autre forêt menaçante : une troupe de cerfs aux larges ramures qui d'un bloc m'a fait face avant de se remettre à lentement progresser vers moi. Je me suis avancée à mon tour. La troupe s'est arrêtée et m'a refait face".

L'écriture est puissante et poétique, Jenny fait penser à ces femmes capable de se fondre dans l'environnement naturel dans n'importe quelles circonstances, même si elle n'occulte pas les difficultés bien concrètes posées par le quotidien et l'inquiétude présente en toile de fond. Quel avenir les attend tous les deux, dans cette situation extrême ?

C'est pourtant l'admiration qui domine devant cette vie de Robinson, sans doute parce que l'auteur nous fait rêver à une autre dimension, libérée des contraintes énormes que la société de consommation fait peser sur chacun de nous. Et puis, les livres sont très présents, Sils y est plongé en permanence. Ils y puisent tous deux du réconfort, de l'aide et des connaissances.

"Tout en vivant de manière spartiate, lorsque nous étions libraires, Sils s'était constitué peu à peu une grande bibliothèque personnelle. Dans la plaine, nous n'avions pour ainsi dire pas de cuisine, juste un coin-cuisine, le minimum. Pas de salon non plus, de salon avec canapés, fauteuils, table basse, tapis, non, ça, jamais de la vie. Une bibliothèque non plus, enfin pas vraiment, mais des murs entiers (entrée, couloirs, chambres) couverts de livres, et partout des tables interminables très fréquentées."

Un seul petit bémol, j'aurais aimé que le roman continue encore un peu, l'auteur nous laisse avec une fin trop évasive. Claudie Hunzinger a relaté sa première expérience à la Survivance, dans "Bambois, la vie verte", paru en 1973 (billet à venir).

A lire absolument.

L'avis de Cathulu Clara Dominique Keisha Nathalia Petit Lapin 

Claudie Hunzinger - La Survivance - 279 pages
Grasset - 2012