Opéra sérieux - Régine Detambel"Mourir sur scène, surinée comme Carmen, plombé comme le marquis de Posa dans Don Carlos, ou partie de la caisse comme la vieille princesse de la Dame de pique, exerce sur Elina une fascination macabre. Sa pensée va se forger ainsi, alimentée par cette rage et ces transports de folie, tributaire d'images poétiques aveuglantes. Aux propos mesurés, elle préfère les métaphores roussies au feu du Diable, les symboles ou les paradoxes rebelles. Et Mélisande surtout, l'extase dans la lamentation, une petite fille qui pleure au bord de l'eau, une femme-enfant languide, avec une très longue chevelure".

Elina Marsch est née au moment où son père, célèbre ténor, chante à l'opéra une oeuvre de Janacek, son compositeur préféré. Sa mère, soprano accomplie, rend l'âme aussitôt, la laissant seule avec son père. Elle ne manquera pourtant pas de compagnie féminine, avec les maîtresses successives du ténor, toutes cantatrices.

Baignée dans le chant en permanence, encouragée par son père, Elina travaillera progressivement sa voix jusqu'à devenir elle-même une magnifique cantatrice. Mais je vais trop vite. Père et fille ne vivent pas dans une bulle et dans la vieille Europe un certain Hitler commence à vociférer contre les juifs.  

"De tout temps, les artistes ont mené une vie de migrants, jamais totalement intégrés, jamais totalement exclus, et encore moins soumis au principe d'égalité. Tant qu'ils se jugeaient au dessus du parterre, toujours au dessus de l'orchestre, leurs trilles et leur vibrato surplombant la fosse, ils se moquaient bien de ces disparités mais quand les artistes devinrent des Juifs artistes, alors se produisirent de profonds séismes qui redistribuèrent toutes les cartes. On n'avait plus besoin d'eux pour sauvagarder les droits de la vie humaine. Ce qui avait eu valeur d'atout majeur se fit piécette et petit bois".

Le ténor Marsch part pour l'Amérique avec Elina. Toujours séduisant, il ne va pas tarder à relancer sa carrière, donnant les meilleurs professeurs de chant à Elina. Grandissant avec le souvenir de sa mère défunte et ce père aux multiples conquêtes, Elina passe par des phases de silence total, d'anorexie. L'apprentissage du chant se fait pas à pas dans la douleur ou le plaisir selon les étapes.

Ce roman ne se limite cependant pas au chant et à la voix, des évènements y surviennent dont certains sont étranges et donne une tonalité particulière à l'histoire.

Commençons par le meilleur, l'écriture est magnifique. Poétique et intense, elle captive et coule avec aisance. L'attention portée à la voix, au corps, au souffle, subtilement mêlée aux héros d'opéra est passionnante. Le bémol se situe pour moi côté émotion. Je n'en ai pas ressenti. J'ai eu l'impression que l'écriture tellement ciselée faisait écran au destin d'Elina. J'aurais dû être beaucoup plus touchée par ce qui lui arrivait, je suis restée à distance.

Malgré cette réserve, j'ai pris plaisir à lire ce roman de grande qualité. Si vous êtes fan d'opéra et de voix, il est pour vous.

"Au printemps, Kirsten enseignera à Elina le toucher de cristal, qui est, de tous les cours, le plus ardu, le plus subtil, le plus spirituel même. Il s'agira de secréter, à l'intérieur de son crâne, un aigu très petit, très ténu, mais qui sera très beau à l'extérieur, pour ceux qui écoutent, et qui rayonnera au loin."

L'avis de Clara, plus enthousiaste (merci !)

Le site de l'auteur ici

Régine Detambel - Opéra sérieux - 136 pages
Actes Sud - 2012