le sillage de l'oubli"Texas, 1895. Un propriétaire terrien voit la seule femme qu'il a jamais aimée mourir en mettant au monde leur quatrième fils, Karel. Vaincu par le douleur, l'homme entraîne ses enfants dans une vie austère et brutale. Pour lui, seuls comptent désormais ses chevaux de course, montés par Karel, et les paris qu'il lance contre ses voisins pour gagner toujours plus de terres.
Mais l'enjeu est tout autre lorsqu'un propriétaire espagnol lui propose un pari insolite qui engage l'avenir des quatre frères. Karel s'élance dans une course décisive, avec pour adversaire une jeune femme qui déjà l'obsède". (4e de couverture).

Cette fois-ci, on peut être reconnaissant à l'éditeur d'en avoir très peu dit dans la 4e de couverture. Ce court résumé ne laisse pas présager toute l'ampleur et la puissance de l'histoire qui se déploie sur plusieurs décennies. La construction du livre nous transporte alternativement l'année des 15 ans de Karel, dans sa petite enfance ou à l'âge adulte lorsqu'il est lui-même père.

Je n'en dirai guère plus sur l'intrigue qu'il est important de découvrir peu à peu, je n'ai lu que des avis élogieux sur cette histoire et je vais y ajouter le mien, tout aussi positif, c'est un grand roman. A la fois par la force d'évocation des paysages, de la vie de ces hommes brutaux venus de Tchecoslovaquie travailler la terre du Texas et par l'écriture. Il y a une palette de sentiments et une finesse de sensations que je qualifierai de féminine.

Au début, j'ai été prise à la gorge par la dureté de la vie des quatre garçons. Le père se montre inutilement cruel et l'image des quatre enfants attelés à une charrue, le cou définitivement déformé a failli me faire abandonner .. Heureusement j'ai continué et le roman se révèle tellement plus complexe, ouvrant constamment des pistes de compréhension.

Nous voyons les évènements par les yeux de Karel, qui traînera comme un boulet d'avoir été responsable de la mort de sa mère, de n'avoir jamais été pris dans ses bras, de n'avoir aucune image d'elle, contrairement à ses frères. Le propriétaire espagnol qui surgit dans leur vie va changer leur avenir à tous les quatre, dans des directions différentes.

"Le feu faisait partie de toutes ces choses capables de laisser un homme impuissant, et au moment où Karel s'apprêtait à franchir la barrière du corral, les yeux méfiants de ses frères rivés sur lui,  il se dit que la famille en était une autre. Un homme ne pouvait pas plus choisir la famille dans laquelle il naissait qu'il ne pouvait la forcer à demeurer soudée quand tant d'évènements usaient et effilochaient les liens censés la maintenir unie. Si on tentait de la retenir par la force avec un harnais, comme leur père l'avait fait d'une main de fer, les liens devenaient des entraves et finissaient par vous étouffer".

Je ne suis pas grande amatrice des descriptions de travaux de la terre ou d'élevage des chevaux, mais ici l'écriture magnifie tout et je ne me suis pas ennuyée une seconde. Il y a à la fois de la poésie et du lyrisme dans certaines scènes, bien loin de la rudesse des conditions de vie des personnages.

"Au bout d'un kilomètre parcouru en aveugle sur son cheval, quand la pluie se fait encore plus fine sans pour autant cesser complètement, les yeux de Karel discernent quelque chose dans la profondeur de la nuit. Whiskey s'ébroue, sa peau ondule sous la selle, et Karel respire par le nez, inhalant l'odeur à la fois sucrée et musqué du crin de cheval mouillé. Son oeil, presque fermé tant il est enflé, le fait encore souffrir, mais de façon atténuée, un peu comme une pulsation assourdie sous la peau. Il y a quelque chose à retenir de tout cela, pense-t'il. Un savoir sur le corps, les yeux, la chair, les os et le coeur. Sur la manière dont le corps veut s'adapter, se soigner, voir et sentir. Et il y parvient, se dit-il, même imparfaitement".

Vous l'avez compris, à lire absolument.

Merci Véronique

L'avis de Clara Eeguab Keisha Petit Sachem

Bruce Machart a été reçu par Kathleen Evin dans "l'Humeur Vagabonde". L'émission est encore écoutable ici

Bruce Machart - Le sillage de l'oubli - 335 pages
Editions Gallmeister - 2012