L'accordeur de silences"La première fois que j'ai vu une femme j'avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j'ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu : Jésusalem. C'était cette terre là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final.

Mon vieux, Silvestre Vitalicio, nous avait expliqué que c'en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l'horizon ne figuraient plus que des territoires sans vie qu'il appelait vaguement l'Autre Côté" (Extrait 4e de couverture).

Une fois le livre refermé, je ne sais trop par quel bout le prendre pour en parler. C'est une histoire déroutante qui part dans des délires dont on ne sait jamais où il vont aboutir. Une certitude : j'ai aimé ! D'abord l'écriture, riche, inventive, colorée et souvent poétique dans la bouche du petit narrateur, Mwanito, deuxième fils de Silvestre. C'est lui l'accordeur de silences, né pour se taire et pacifier l'esprit de son fou de géniteur.

Mwanito ne se souvient pas du monde d'avant, celui qui a disparu d'après le père. Silvestre a entraîné dans sa fuite Ntunzi, le fils aîné, Aproximado l'oncle, et Zacaria le soldat à la conscience tourmentée. Sans oublier Jezibela, l'ânesse dont la place n'est pas négligeable dans les divagations du père. Ntunzi se souvient lui du temps d'avant et n'est pas dupe de la folie et de la tyrannie de Silvestre. Et par dessus tout il se souvient de Dordalma, la mère chérie dont la mort récèle bien des secrets. L'histoire n'est pas située dans un pays précis, ce pourrait être n'importe lequel en Afrique, ravagé par les guerres, la corruption et la violence.

L'arrivée de la femme Marta, va faire imploser cet univers paranoïaque, elle-même transportant son lot de souffrance, quittée par un homme dont elle s'acharne à suivre les traces. Mon intérêt a faibli aux trois-quarts du livre, un peu débordée peut-être par toute cette folie, puis une succession de sombres révélations  a finalement éclairé quelques mystères et m'a fait dévorer les dernières pages.  

Après, c'est difficile d'en dire plus, il faut accepter de s'immerger dans ce bain assez déjanté il faut bien le dire, tour à tour dramatique, drôlatique, envoûtant, repoussant .. toujours guidés par le petit Mwanito qui donne toute sa saveur et sa fraîcheur au récit.

"Diligencieux, Vitalicio s'occupait de nous élever avec soins et prévenances. Mais en évitant de sombrer dans la tendresse. C'était un homme. Et on était à l'école des hommes. Les uniques et les derniers hommes. Je me rappelle qu'il m'écartait avec une ferme délicatesse lorsque je l'embrassais".

Une lecture exigeante qui questionne sur les abîmes de l'âme humaine, dans un langue splendide.

L'article de Télérama

L'auteur, Mia Couto, est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie à Maputo, il devient journaliste en 1974. Actuellement, il vit à Maputo où il est biologiste, spécialiste des zones côtières, il enseigne l'écologie à l'université. 

Mia Couto - L'accordeur de silences - 238 pages
Métailié - Août 2011