Une_lointaine_Arcadie"Assis sur l'unique chaise de l'appartement, puisque l'huissier, selon la loi, ne lui avait laissé qu'une chaise, une table et un lit avant qu'ordre ne lui soit donné de déguerpir, il craignait de ne plus avoir sa place dans ce monde. Il avait perdu son divorce".

Matthieu, le narrateur, n'a pas perdu que son divorce, il a aussi perdu son chien, la librairie où il s'était spécialisé dans la botanique, le peu d'argent qu'il avait et tous ses repères.

Sur le vague souvenir d'enfance d'une cabane ayant appartenu à un vieil oncle dans la Creuse, il décide de partir là-bas. "Le chemin serait long. Son existence antérieure ne l'avait pas préparé à cette aventure".

Matthieu prend possession des lieux, dans un état plus que précaire. Il tente de s'habituer à la solitude, seulement troublée par un voisin qui promène son fils handicapé, sourd et aveugle, au bout d'une laisse. Il s'immerge surtout dans la nature, en contact avec tous les animaux. Il finira d'ailleurs par adopter une vache en guise d'animal domestique, une vache qu'il appelle Io.

La mythologie est très présente, l'auteur a une érudition étendue qui renvoie à des références littéraires, ce n'est jamais lourd ou hermétique, mais s'inscrit tout naturellement dans le récit. J'ai été captivée par cet aspect là du roman.

"Jour après jour, il entrait en solitude. A condition de respecter un emploi du temps précis, rythmé par un travail physique et répétitif, son isolement ne pesait plus comme une contrainte. Il regrettait parfois de ne pouvoir user de la prière. Sa discipline corporelle se serait trouvée renforcée par un élan divin et il enviait la règle monastique qui alterne travail manuel et méditation spirituelle. Il avait le jardin, il lui manquait les laudes".

Dans cette vie bien réglée, où Matthieu s'est arrangé pour avoir le moins de fréquentations humaines possibles, un couple de randonneurs va remettre en question son bel isolement.

"La vanité de son projet lui sautait aux yeux. L'illusion de la solitude, de la connivence animalière, de l'apprentissage d'une vie fondée sur la lutte physique contre une nature hostile et complice, toutes les mythologies plus ou moins bien comprises, se défaisaient l'une après l'autre. Ne restait que la vieille défroque bien réelle où il s'était logé avant de tenter cette expérience chimérique. Dans quelle peau était-il lui-même ?".

Il serait dommage de raconter ce qui va se passer à partir de là, et surtout pas la fin qui a troublé Cathulu. Elle m'a moins déroutée, après tout pourquoi pas, je me suis demandée par contre si je ne passais pas à côté d'une allusion à un récit mythologique précis, mon ignorance en ce domaine étant abyssale.

Vous sentez peut-être qu'il y a un bémol dans mon avis. Il est lié à Matthieu, le narrateur. Je n'ai pas réussi à avoir de la sympathie pour lui, je n'ai pas vraiment adhéré à sa démarche. Nous ne sommes pas devant un retour à la nature heureux, c'est plutôt un homme qui fuit, qui n'est bien ni avec, ni sans ses semblables, pris dans les filets de ses contradictions. L'évolution de l'histoire ne le fait pas paraître très courageux non plus, ni très sûr de ses choix.

Je suis pourtant séduite par l'ensemble qui est d'une qualité au-dessus de la moyenne. La balance penche du côté positif et je relirai volontiers l'auteur.

"Il retirait de la fabrication de sa nourriture un sentiment d'ordre esthétique. Obtenir un pain parfait, fendu de craquelures blondes sur une croûte où les ocres se nuançaient de camaïeux de brun, relevait de la création picturale. Pour arriver à la miche idéale, il avait en tête les tableaux de Van Ryck ou de Chardin dont il se souvenait. Il usait de jaunes d'oeuf, de températures de cuisson, d'un chiffon humide pour retrouver la représentation qu'en avait donnée les grands peintres. Contrairement à eux, qui avaient imité la nature, il fabriquait du naturel à partir de l'image qu'ils en avaient tirée et la satisfaction visuelle se doublait du plaisir des narines quand il ouvrait la porte de son four et que l'odeur de boulangerie lui sautait au visage".

Merci Cathulu.

L'avis de Dominique

L'article de Télérama qui m'a donné envie de le lire.

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Jean-Marie Chevrier - Une lointaine Arcadie - 218 pages
Albin Michel - 2010