AASi vous aimez les récits linéaires et carrés, vous pouvez passer votre chemin. Par contre, si un road-movie rocambolesque, rempli de digressions ne vous fait pas peur, laissez-vous embarquer dans cette histoire à multiples facettes. 

Harpa Eir est une jeune femme d'une trentaine d'années. Elle arrive à un moment de sa vie où la concentration de plusieurs problèmes lui rend l'existence infernale. Le plus gros est celui de sa fille Edda, qu'elle a eue a quinze ans. Edda a des fréquentations désastreuses à Reykjavik, elle se drogue, boit, éructe et frappe même sa mère qui ne sait plus quoi faire.

"Selon la procédure habituelle, lorsque Edda se conduit comme il faut, je rase les murs en bavant, pleine de soumission, comme un vieux chiffon, en bredouillant : mon bon maître! Et j'adopte cette humilité caractéristique que les miséreux islandais adoptent depuis toujours. On a parfaitement acquis la faculté de ne pas faire de faux pas et de donner satisfaction au maître de maison, en l'occurrence cette adolescente rouquine et maigrichonne, aux ongles crasseux."

En désespoir de cause, elle décide de l'arracher à son milieu délétère et d'aller passer l'hiver dans le fjord de son enfance à l'est du pays, d'où le voyage épique de deux jours en voiture avec sa plus vieille et fidèle amie, Heidur, une flûtiste de talent, pistées par les copains d'Edda en camionnette jaune.

"Dans une existence aussi brève que la mienne, j'ai néanmoins fait l'expérience d'être mère, d'assister à la transformation de ma douce petite fille en une nouvelle catégorie que je ne saurais définir, de voir le coin de campagne de mes rêves devenir une destination que je redoute. LE COURS DES CHOSES n'épargne rien, pourvu que l'on vive. Il concasse et réduit en poussière les pierres précieuses, terrorise les gens, oppresse leur âme, foule aux pieds leur petit jardin de bonheur".

Il faut ajouter au voyage la mère d'Harpa, morte depuis dix ans, mais dont la présence est néanmoins pesante et intrusive. Dites vous bien que nous sommes en Islande, un pays où vous pouvez tomber sur un troll ou un elfe au prochain tournant, et ou un pied isolé peut frapper aux portes à la nuit tombée.

L'autre grand problème d'Harpa est le mystère de ses origines. Dans ce pays où la majorité des habitants sont grands et blonds, comment se fait-il qu'elle soit toute petite et sombre comme un pruneau ? Se pourrait-il que son père tendrement aimé, Axel, ne soit pas le bon ? Sa mère ayant toujours refusé de répondre à ses questions, elle espère qu'au terme du voyage sa tante Dyrfinna lui livrera la vérité.

Voilà donc les quatre femmes, dont un fantôme,  parties sur les routes, au début de l'automne et les péripéties ne manqueront pas. Comment rendre justice à un livre pareil, rempli d'extravagance, de poésie, de cocasserie, de détresse et bien sûr d'amour ?

La nature, les éléments tiennent une place importante dans le voyage, la rudesse du climat joue son rôle, les humains ne peuvent que se sentir dépassés et chacun réagit à sa manière. Harpa convoque souvent l'imaginaire, les sagas islandaises, la musique et la littérature. Et elle rêve à son ami français, à Perpignan, lieu où elle souhaite ardemment retourner en oubliant sa fille.

"Le terrain qui borde le pré entourant la ferme est marqué par l'automne : un éclat rougeâtre auquel se mêle des touches d'or. Je refuse de penser à l'automne qui est en train d'arriver. Ou qui est déjà là. A l'hiver qui se profile. Un Islandais ne devrait pas voyager dans son propre pays après le 31 Juillet. Dès le 1er août, la terre dévoile ce qui va arriver. Le 15 août, les premières feuilles d'automne atterrissent sur les marches menant à mon appartement en sous-sol et les nuits rafraîchissent vite. Pour dire la vérité sur l'été islandais, il ne dure que quatre semaines".

Ce sont les femmes qui tiennent le devant de la scène dans l'histoire, elles ont du caractère et de l'originalité. Les hommes sont présents, nombreux même, pères, amants, amis, époux. Ils sont supportés, tolérés, attendus, espérés, accueillis, mais au second plan.

C'est un roman impossible à résumer, il faut simplement s'immerger dedans et laisser faire sans craindre de passer du coq à l'âne, de la drôlerie au drame, d'un rude franc-parler à de l'irrationnel poétique.

"Soit maman était folle, soit c'était un poète. Pendant un moment j'ai été persuadée qu'elle était complètement dingue. Mais plus tard, j'ai réalisé que ma pauvre mère n'était peut-être qu'une poétesse qui n'avait jamais rien écrit et qui était très seule au milieu de ses pensées originales et de ses associations d'idées auxquelles personne ne voulait prêter attention. Papa est trop terre à terre pour comprendre une femme pareille."

Merci Cathulu

L'avis de Mélopée

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Steinunn Sigurdardottir - La place du coeur - 478 pages
Denoël - 2000