AA"Nous étions quatre mille officiers polonais entassés sur dix-quinze hectares à Starobielsk, près de Karkhov, depuis octobre 1939, jusqu'au printemps 1940. Nous y avons essayé de reprendre un certain travail intellectuel qui devait nous aider à surmonter notre abattement, notre angoisse, et défendre nos cerveaux de la rouille de l'inactivité. Quelques uns de nous se mirent à faire des conférences militaires, historiques et littéraires. Ce fut jugé contre-révolutionnaire par nos maîtres d'alors et quelques uns des conférenciers furent immédiatement déportés dans une direction inconnue. Ces conférences ne furent quand même pas interrompues mais soigneusement conspirées".

Voilà pour le contexte. L'auteur a fait une série de conférences sur la peinture française et polonaise et sur la littérature française, notamment Proust. Il faut préciser qu'il n'avait bien entendu aucun livre à sa disposition, aucune note  et que c'est de mémoire qu'il préparait ses conférences.

"Je pensais alors avec émotion à Proust, dans sa chambre surchauffée aux murs de liège, qui serait bien étonné et touché peut-être de savoir que vingt ans après sa mort des prisonniers polonais, après une journée entière passée dans la neige et le froid qui arrivait souvent à quarante degrés, écoutaient avec un intérêt intense l'histoire de la duchesse de Guermantes, la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde de découvertes psychologiques précieuses et de beauté littéraire".

Je n'ai pas (encore) lu Proust, j'ai donc abordé cet essai avec innocence et curiosité et que vous dire ? C'est éblouissant. Je pense que c'est tout aussi intéressant pour les lectrices qui connaissent l'oeuvre. Il situe Proust dans son époque, les relations qu'il avait, la vie qu'il menait, les thèmes abordés dans la recherche, ce qui pouvait l'influencer, sa grande culture, son sens aïgu de l'observation ... les personnages s'animent, tout prend sens, c'est un régal. 

"Le projet primitif de son oeuvre, qu'avait Proust, n'a pu être réalisé dans sa forme extérieure d'après son désir. Proust voulait faire paraître cette immense "somme" en un seul volume, sans alinéas, sans marges, sans parties ni chapitres. Le projet sembla absolument ridicule aux éditeurs les plus cultivés de Paris et Proust fut forcé de morceler son oeuvre en quinze ou seize volumes, avec des titres englobant deux ou trois volumes".

Je pourrais continuer à vous citer d'autres extraits, mais je préfère vous inciter à lire vous-même ce court texte. Une introduction et une courte biographie permettent d'en savoir un peu plus sur l'auteur qui a vécu en France après la guerre. Sur son expérience des camps, il a écrit "terre inhumaine", apparemment toujours disponible. C'est assez troublant de lire un essai tellement détaillé et brillant en imaginant les conditions dans lesquelles il se trouvait.

Je me promets depuis longtemps de me lancer dans "la recherche", voilà le déclic décisif, j'ai acheté le premier volume dans la foulée et pour ne pas me mettre trop de pression, je programme un volume tous les étés ..

Keisha, dans sa grande magnanimité va me soutenir activement, pour elle ce sera une troisième lecture. D'autres veulent suivre ??

AA

Merci Keisha

Le billet d'Alex

Joseph Czapski - Proust contre la déchéance - 93 pages
Editions Noir sur Blanc - 2011