AA2"Je savais que nous allions mourir, car, comme je fouinais partout, j'avais entendu parler les livreurs des cartons de boîte de lait condensé. Ils disaient que les wagons qui allaient nous emmener étaient scellés. Comme ils le disaient d'un air grave, je comprenais que c'était grave. Et comme je ne connaissais pas le mot "scellés", je pensais que les wagons étaient "salés" et que ce devait être une bien cruelle torture. Il fallait que je m'enfuie".

On ne présente plus Boris Cyrulnik, neuro-psychiatre, éthologue et psychanalyste célèbre pour avoir introduit le concept de résilience en France. Peut-être avez-vous lu ses livres dont les plus connus sont "un merveilleux malheur", "les vilains petits canards" et "autobiographie d'un épouvantail".

Mais là, pour la première fois, il parle directement de lui et de son enfance. "Cà fait soixante-quatre ans que je n'ai rien pu dire, c'est la première fois que je le fais".

Il est né à Bordeaux en 1937, de parents juifs polonais. Sa mère le place à l'Assistance Publique la veille de son arrestation. Il a cinq ans. Un an plus tard, caché chez une femme, il est dénoncé et arrêté par la police française.

Emmené avec d'autres juifs dans la synagogue, il réussira à s'évader. Il a six ans et demi .. En 1988, il revient sur les lieux avec un ami et c'est le compte-rendu de leurs conversations qui est relaté ici.

"De cette époque, où j'étais dans une stratégie de survie, je n'ai aucun souvenir d'émotion. Or il est impossible que je n'en ai pas eu ! Aujourd'hui encore je me rappelle tous ces détails sans émotion. Dans mon souvenir, je n'ai que des images et des mots sans émoi".

Boris Cyrulnik retrouve la ferme où il était placé après son évasion, il retrouve différentes personnes l'ayant connu à cette époque là, notamment l'infirmière qui lui a sauvé la vie. C'est l'occasion pour lui de faire un lien avec son travail, c'est également une réflexion sur la mémoire, les stratégies de survie, la recomposition du passé. Il explique l'origine de son intérêt pour les comportements animaux.

Un témoignage à la fois poignant et terrible, parce que relaté à hauteur d'enfant, et porteur d'espoir pour tous ceux qui ont vécu un traumatisme "En fait, dans mon enfance j'ai certainement fait un travail de transformation de mes blessures et, par la suite, j'ai "fait quelque chose" de cette enfance fracassée".

Une lecture éclairante.

AA

L'avis de Tania

Boris Cyrulnik - Je me souviens - 84 pages
Editions Odile Jacob - 2010