AA1"Aujourd'hui, les portes sont ouvertes et beaucoup de bureaux vides. On se prépare sûrement aux célébrations. Quelque part, on dresse déjà les tables, on attend les petits fours avec gourmandise. Rive droite, ce sera bourriche d'huîtres, poulet et blanc de blanc, mais le fameux repas est réservé aux membres de l'Académie. Des rumeurs ont filtré. Il faut dire à quel point cette journée est ici comme une fête religieuse et républicaine, Pâques et le quatorze juillet tout à la fois. Si le prix devait revenir à l'ennemi Grasset, 1954 serait une année pour rien, une année de foutue tout simplement".

Voilà un extrait qui trouve un écho certain dans l'actualité des jours derniers. Cette année-là, c'est Simone de Beauvoir qui fut couronnée par le Goncourt, pour "les mandarins".

Mais revenons au roman. Gérard Cohen, jeune homme de 24 ans, est garçon de courses chez Gallimard, grâce à son père qui y occupe un poste important. Il est amené à se rendre chez Louis-Ferdinand Céline, à Meudon, rentré depuis peu du Danemark. Ce dernier ignore son identité et sa filiation et lui témoigne une certaine sympathie.

"Au fil de nos entrevues régulières, la crainte a fini par céder du terrain. Le vieil homme décati ne me soupçonnait pas, ne m'accusait de rien. Bien au contraire, il semblait prendre confiance. Le sixième sens que je lui avais prêté n'était que pur fantasme. J'étais rassuré. Ses préjugés étaient obscurs, sans fond, toujours vifs, mais incohérents. Je jouais parfois avec ses propres idées, réalisant sur le tard qu'il était pétri de trouille".

Ce roman est une passionnante peinture du milieu littéraire parisien juste après la guerre. Une peinture aussi de Paris, la ville qui veut oublier les années noires et retrouve sa vitalité.

"Les camions encombrent les rues. Il faut enjamber les cageots, les bidons d'huile et les sacs de sucre, tandis que les négociants hurlent, rient et notent frénétiquement des chiffres incompréhensibles dans leur carnet à souche. On s'emmitoufle par dessous les blouses. Les écharpes et les mitaines dépassent de l'uniforme. La goutte au nez, l'oeil un peu jaune, on picole tranquillement son verre de blanc sec sur le zinc pendant que l'apprenti range les dernières emplettes".

Gérard lui, est toujours habité par les années d'occupation où il a dû se cacher avec sa famille, sa mère, résistante, emprisonnée à Fresnes, son père passant d'un endroit à un autre. Nombre de blessures ne sont pas refermées, il cherche sa voie et son identité, se sentant constamment obligé de se justifier.

"Tout est une question de point de vue. Si ma mère était juive, je pourrais être le pire des mécréants sans qu'il y ait pour autant la moindre ambiguïté. En conséquence, je le serai toujours trop pour ceux qui ne le sont pas du tout et jamais assez pour ceux qui le sont tout-à-fait".

J'ai pris un plaisir infini à cette lecture, à la fois pour l'évocation des grands écrivains de l'époque, d'un Paris aujourd'hui disparu, et pour l'errance du personnage principal se débattant avec ses multiples interrogations. Ne connaissant de L.F. Céline que les généralités habituelles, j'ai été fascinée par la description de son antre de Meudon et ses éructations. C'est remarquablement bien écrit et je trouve dommage que ce roman ne soit pas plus présent dans l'actualité.

L'auteur : Né à Paris en 1973, Mikaël Hirsch est le petit-fils de Louis-Daniel Hirsch qui fut l'un des fondateurs de la NRF. Après des études de lettres et de langues, il est aujourd'hui libraire. Son blog ici.

L'avis de Mango Sylire

Mikaël Hirsch - Le réprouvé - 184 pages
L'Editeur - Août 2010