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Le goût des livres
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19 octobre 2010

Retour aux mots sauvages

AA4"Tout est vrai. Mais c'est le faux qui a amené cette histoire. Comment l'expliquer ? Que l'opérateur Eric a pété les plombs, usurpateur d'un faux prénom, tributaire de conversations enchaînées à la suite comme autant de mirages auditifs, spectateur d'écrans virtuels qui s'effacent au fur et à mesure sans possibilité de les retenir, tout un monde faux, approximatif, apocryphe. Que toute cette dissimulation, hypocrisie, duplicité est provoquée par ces séries de dialogues improbables et normés, soumis à l'aléatoire d'un logiciel qui décide pour vous des mots à dire. Est ainsi tronquée la perception d'une vraie vie. Un peu comme si la boulangère tendait un hologramme de baguette à une voix synthétique dans une boutique qui n'existerait pas".

Une entreprise qui n'est jamais nommée, le nouveau qui arrive sur un plateau comme ceux qu'il avait contribué à installer, lui qui travaillait de ses mains, essentiellement avec la matière. Le voilà contraint de passer des mains à la bouche, qui va débiter en continu des mots fabriqués et creux. Pourquoi se plaindrait-il ? Il a la chance de ne pas être au chômage. Première dépossession, il doit se choisir un prénom pour le travail, n'importe lequel, ce sera Eric. Le casque sur la tête, commence la litanie des appels dans un bruit de fond permanent. Il n'est pas mal tombé, l'équipe est sympa, le chef pas trop dur.

Je me suis coulée aisément dans la lecture de ce roman, pas très difficile, j'ai connu ces ambiances là, même si je n'ai jamais été opératrice. Je ne l'aurais d'ailleurs pas lu en activité, j'aurais eu l'impression de continuer ma journée .. Le processus d'usure, de découragement, de dépréciation est admirablement bien rendu, j'ai "senti"  la lassitude du nouveau m'envahir devant l'absurdité du monde qui l'entoure.

L'annonce des premiers suicides arrive en plein été, avec des réactions variées. Eric commence à courir pour évacuer le bruit de fond de la journée, il prend des notes dans un carnet et transgression majeure, il rappelle un jour un client en difficulté, un paralytique qui vit avec sa soeur. Cet homme l'aidera à rester en contact avec sa réalité à lui et non pas son double virtuel, Eric. Il laisse aussi libre cours aux mots sauvages, ceux qui ont encore un sens et veulent dire quelque chose.

Un constat terrible du monde de l'entreprise tel qu'il est devenu pour trop de travailleurs et la lutte d'un individu pour garder son humanité. Je ne saurais trop vous conseiller cette lecture.

Un dernier extrait dont j'ai apprécié toute la saveur et l'ironie :

" - Boulangerie au Bon Pain, bonjour, que puis-je pour votre service ?

- Bonjour, je suis client chez vous et j'aimerais une baguette et deux croissants.

- Nous allons regarder çà ensemble. Vous êtes bien Monsieur/Madame/Mademoiselle X ? Vous habitez bien dans le quartier ?

- Oui, juste en haut de la rue.

- Donc si j'ai bien compris, vous souhaitez acquérir une baguette et deux croissants ?

- Oui, c'est cela.

- Désirez-vous profiter de notre pain à farine traditionnelle Optimum Plus ?

- Oui, avec deux croissants s'il-vous-plaît.

- Etes-vous au courant de tous les avantages de notre farine Optimum Plus ?

- Non, mais je viens surtout pour les croissants.

- C'est tout-à-fait possible Monsieur/Madame/Mademoiselle. Je regarde les conditions de vente et je calcule votre prix.

- ...

- Je peux vous proposer un prix total de deux euros quatre-vingt neuf centimes. Etes-vous d'accord avec notre offre ?"

etc ... etc ... édifiant non ?

L'avis de Cathulu, Antigone

Thierry Beinstingel - Retour aux mots sauvages - 295 pages
Editions Fayard - 2010

Commentaires
L
Oui, mais pourtant j'aurais aimé quelque chose de plus profond encore. Comme je l'ai souligné dans mon article, je me dis que l'utilisation du procédé anonymisant (pas de prénom par exemple) rend la détresse moins perçante, on s'identifie moins. Bon je dis ça, j'ai beaucoup aimé et je lirai volontiers d'autres textes de cet auteur !
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L
J'avais aussi été frappée par ce parallèle entre la boulangerie et les conversations robotisées, à bâtons rompus, de la plateforme de télécommunications. Un excellent roman parce qu'il s'attaque à un sujet politiquement fort !
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A
@ Canel : on reconnaît bien hélas dans ce livre les méthodes de management qui ont cours un peu partout (forcément, ils écoutent tous les mêmes cabinets de conseils, qui appliquent une seule grille).
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C
"Le processus d'usure, de découragement, de dépréciation est admirablement bien rendu" -> entièrement d'accord !!<br /> <br /> ("dépréciation" : et comme c'est important, pourtant, de se sentir "utile" dans son travail, ses capacités reconnues et valorisées, etc.).
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A
@ Sylire : c'est un bon livre sur un sujet qui devient tristement banal.
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