"Mais quand Neve Harp expliqua qu'elle remontait aux origines et voulait raconter de quelle façon la ville de Pluto avait vu le jour et pourquoi elle se trouvait à l'intérieur des limites de la première réserve, même si pratiquement aucun Indien ne vivait plus en ville, eh bien, les visages des deux hommes devinrent comme celui de maman - calmes, empreints d'une retenue compliquée, et de quelque chose d'autre qui est resté depuis fiché dans mon coeur. J'ai vu que la perte de leurs terres était logée en eux pour toujours. Cette perte entrerait aussi en moi".

Ce qui me fascine chez Louise Erdrich, c'est le foisonnement des histoires dans l'histoire. Les personnages se croisent ou suivent des routes parallèles et tôt ou tard tout s'imbrique, même si l'on s'égare passagèrement.

Ce roman-ci débute par la pendaison sans autre forme de procès de trois indiens innocents, suite au massacre d'une famille blanche. Le souvenir de ce massacre va peser sur les générations suivantes et imprégner les lieux. Un quatrième indien était présent, mais n'a pas été pendu, pourquoi ? C'était Mooshum, le grand-père d'Evelina. Plusieurs narrateurs, plusieurs époques, et toujours en filigrane ce qui s'est passé ce jour-là.

A travers différentes familles, nous retrouvons l'époque des pionniers, l'origine d'une petite ville du Dakota du Nord, Pluto, et ce qu'il est advenu des descendants sur deux générations. Il est question d'innocence, de culpabilité, d'injustice, de folie, de spoliation. Les croyances et les esprits sont également très présents, un étonnant mélange de catholicisme et de spiritualité indienne.

"Cela fait trois ans que je suis avec Billy et j'ai parlé une langue surnaturelle. J'ai parlé au coeur du pouvoir, à l'Esprit, mais je n'ai toujours que dix-neuf ans, l'âge auquel certaines filles entrent à l'université. Certaines filles terminent tout juste le lycée, à ce moment-là. Je me sens si vieille, déjà tellement captive de la vie. Nous sommes couchés tous les deux dans le noir, les lumières de la cour sont éteintes pour économiser sur les factures d'électricité, la nuit sans lune s'étend sur nous tous et je sens quelque chose d'autre, aussi. A moitié réveillée, flottant à la dérive, je sens l'oiseau sévère qui niche dans l'arbre du Saint-Esprit descendre et planer".

Il est difficile de rendre compte de la richesse de la langue, de sa saveur, de sa sensualité et de la complexité des histoires contées dans ce roman, le tout est envoûtant, surprend souvent et nous fait pénétrer au coeur de la souffrance toujours vive du peuple indien. Louise Erdrich nous dépeint des êtres humains aux multiples facettes riches et contrastées.

Un excellent moment de lecture.

Je remercie vivement les Editions Albin-Michel et B.O.B. pour ce partenariat.

Louise Erdrich - La malédiction des colombes - 478 pages
Albin Michel - 2010