AAA"Je hais les âmes sans cicatrice, sans suture, sans divorce. Tous ceux qui sont faits d'un bloc. Ne voient-ils pas que le torturé ne torture que lui-même ? Que la société n'a rien à craindre, mais tout à espérer, de quelqu'un qui souffre de ce qu'eux-mêmes ne sentent pas ?  - La société ne doit rien exiger de ceux qui n'attendent rien d'elle - disait pourtant George Sand. Mais, ma pauvre George, la société exige malgré tout, tu sais bien. Elle est intraitable, insatiable, tyrannique".

Pierre vit seul dans un coin isolé de la Sarthe, dans un dénuement choisi. Il a quitté brusquement Paris à 28 ans, lâchant ses études, R. l'amour de sa vie, un boulot de mannequin bien payé. Il s'est fait brocanteur, s'occupe de ses chiens et autres bêtes qu'il laisse entrer dans son bric-à-brac, donne un coup de main à la crêperie de Jean-Michel, apprend beaucoup de sa voisine Paulette, vieille fermière pleine de bon sens.

Il a entrepris d'écrire une biographie de Rosa Bonheur, peintre animalière qui le fascine, à la fois par sa peinture et par sa liberté, elle qui n'hésitait pas à son époque à s'habiller en homme et à afficher ses liaisons homosexuelles.

On comprend vite que la fuite de Pierre cache un mal de vivre ancien, qui le freine et l'empêche de vivre. Un fantôme vient le hanter régulièrement, celui d'Eric, son frère jumeau, mort à 10 ans. Par petites touches, l'auteur nous fait remonter dans le temps et reconstitue ce qui a amené Pierre là où il en est aujourd'hui.

Rien d'extraordinaire dans cette histoire me direz-vous. Non, mais quel bonheur de lecture ! J'aurais voulu pratiquement noter toutes les pages tellement les réflexions sont justes, tantôt dramatiques, tantôt comiques (le dépeçage d'un lapin par deux citadins ...). Pierre manie plutôt bien l'ironie vis-à-vis de lui-même et de ses lâchetés, mais ce qui domine tout cela c'est l'amour fou qu'il porte à R. et qui donne des passages magnifiques.

"Il n'est qu'à lui à qui je puisse dire, sans mentir, sans me forcer, sans trahir mon passé, sans exagérer, avec même l'impression d'être en-deçà de la vérité : je t'aime plus que ma vie. Je t'aime jusqu'au fin fond de la nuit. Je t'aime comme si tu étais Dieu. Je t'aime assez pour vivre mille ans. On ne doit jamais dire ces choses-là. On les pense, mais on ne doit pas les dire, parce que personne ne peut accepter d'entendre çà. C'est irrecevable. Je m'en fous, je les dis quand même".

C'est un roman qui pourrait être triste, je ne l'ai pas ressenti comme tel, il y a un je ne sais quoi qui le rend très vivant et très proche de nous, et la fin est belle. Lorsque Pierre nous livre pour la première fois le prénom de l'aimé, nous savons qu'il va s'en sortir et s'autoriser enfin à vivre en adulte.

"Aimer la même personne toute sa vie. J'aimerais savoir si c'est vrai, si çà existe, si çà se peut. Tout autour de moi me prouve que, si ce n'est pas totalement impossible, c'est pour le moins très rare. Bien des gens croient aimer tant que le désir dure, tant que la curiosité ou l'admiration les tient. Mais je parle d'une autre amour, comme celui de Rosa et Nathalie, celui de Paulette et d'André, celui de mes parents même. Ils ont le bonheur de savoir être malheureux ensemble. Chez eux, le temps et la mémoire, les soucis et le chagrin finissent par se mélanger, se touillent au fond d'une gamelle, puis lèvent comme une pâte à beignets et finissent par faire de l'amour".

Faites-lui une place dans votre bibliothèque, comme dirait Dominique. Et âmes sensibles, précipitez-vous dessus !

Un grand merci à Anne

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Anne Percin - Bonheur fantôme - 220 pages
Editions du Rouergue - 2009