WW2Annie et Duncan vivent ensemble depuis une quinzaine d'années dans la petite station balnéaire de Gooleness. Leur couple est à l'image de la station, terne, fade et plutôt à l'abandon. Il faut dire qu'il n'a pas vraiment été question d'amour entre eux, plutôt une alliance par défaut. Il s'entendaient bien intellectuellement, partagaient les mêmes valeurs, du moins le croyaient-ils.

Duncan est un fan borné, maniaque et obsédé de Tucker Crowe, un ex-chanteur des eighties, lequel chanteur n'a rien produit depuis plus d'une décennie et a disparu de la circulation. Duncan est à l'origine d'un site Web qui n'a cessé d'échafauder des théories et des suppositions sur cette disparition, ce qui a pu la motiver et ce qui s'est passé depuis.

Or, voilà qu'un nouvel album se retrouve soudain en possession de Duncan. C'est la maquette du fameux "Juliet, Naked", seul disque du chanteur a avoir trouvé un public. Il mettra le feu aux poudres et provoquera un mini-séisme dans la vie du couple et accessoirement dans celle de Tucker.

Je craignais un peu le côté "fan de chanteur", ce n'est pas vraiment ma tasse de thé, j'ai rapidement compris qu'il s'agissait d'autre chose. Même si l'attitude des fans indécrottables est bien disséquée, le vrai sujet m'a paru l'érosion du couple, les ravages liés aux illusions que l'on entretient et ce que la vie peut faire de nous au fil des décennies.

Je me suis surtout attachée au personnage d'Annie. L'irruption du disque dans sa vie provoque une crise de lucidité aigüe, analysée avec un humour à froid dont je raffole. Elle s'aperçoit brutalement qu'elle n'a rien à faire avec Duncan, qu'elle a perdu quinze ans de sa vie et que c'est le moment de bouger. Le fait que Tucker lui envoie un mail à elle (suite à des circonstances précises) va déclencher un réveil tout-à-fait salutaire et jubilatoire pour le lecteur et cristalliser tous ses manques, notamment celui de maternité.

De son côté, Tucker n'est pas en reste de lucidité et depuis un bon moment. Très loin de l'image du chanteur véhiculée par le site web, c'est un type plutôt lamentable, alcoolique repenti, fuyant, père de cinq enfants de mères différentes, piètre compagnon pour ses femmes successives et incapable d'écrire et de composer quoi que ce soit depuis longtemps. Contrairement à Duncan, exaspérant, Tucker dégage lui aussi quelque chose de hautement sympathique, malgré ses côtés pitoyables.

La rencontre de tout ce petit monde va donner lieu à des situations plus ou moins burlesques ou dramatiques, avec toujours une réflexion mordante et drôle sur les motivations de chacun. J'ai vu avec un plaisir certain au fur et à mesure des pages Annie se libérer du carcan qui lui pesait et comme une midinette j'ai espéré que ses fantasmes amoureux allaient se réaliser. Je n'en dis pas plus, il faut le lire vous-même. Un petit extrait pour vous convaincre :

"Une chose était claire : la soirée du vendredi s'était mal terminée pour Duncan. Annie fut tentée de le cuisiner pour glaner des détails, mais même sous l'emprise de sa colère, elle reconnaissait que cette tentation était malsaine. Il était aisé d'imaginer, cependant, à quel point cette autre femme avait dû être déconcertée en découvrant Duncan sur son paillasson, si tant est que c'était chez elle qu'il était allé. Il n'avait jamais recélé des trésors de diplomatie, d'intuition ou de charme, même à l'époque ou Annie et lui avaient commencé à sortir ensemble, et le peu qu'il possédait avait dû être érodé par quinze ans de sous-emploi. A l'évidence, cette pauvre fille souffrait de solitude - il était quasiment impossible d'échouer à Gooleness sans laisser derrière soi une traînée de malheur et d'échec -, mais quelqu'un d'assez désespéré pour accueillir Duncan dans sa vie à onze heures un vendredi soir serait inemployable, voire peut-être sous contrôle médical. Annie était prête à parier qu'il avait passé la nuit sur un canapé, sans pouvoir fermer l'oeil".

De Nick Hornby, je connaissais "à propos d'un gamin" et "la bonté mode d'emploi" que j'ai aimés de la même façon, mais pourquoi donc n'ai-je pas encore lu tous les autres ?

De nombreux avis : Ankya Cathulu, Cécile, Cuné, Fashion, Keisha, Ys et j'en oublie sûrement, n'hésitez pas à vous faire connaître.

Un grand merci aux Editions 10/18 

Nick Hornby - Juliet, Naked - 313 pages
Editions 10/18 - 2010