Nicole_Versailles"Etais-tu reellement cette femme-là que j'admire sur cette photo qui ne s'anime pour moi d'aucun souvenir ? D'aucun récit ou si peu, raconté autrefois quand j'étais enfant ? Je sais peu de choses à ton sujet, personne jamais ne m'a parlé de toi, sinon ma mère à la fin de sa vie. Parce que sans doute il était préférable ou normal que tu t'évanouisses dans l'oubli. A l'époque on ne s'attardait pas sur les douleurs, on n'en parlait pas, on les colmatait, on les enfermait et dès lors c'était comme si elles n'existaient pas, ou plus. Aujourd'hui, je désire ardemment retracer par mes mots une histoire qui nous appartient, je désire insuffler de la vie à cette photo décidément bien silencieuse car nous avons toutes les deux des choses à nous dire."

Trois générations de femmes, Eugénie, Suzanne, et ELLE la narratrice et petite-fille. Elle s'adresse à sa grand'mère pour tenter de lui raconter ce qui s'est passé dans la famille après sa mort prématurée.

Comment a donc vécu la petite Suzanne pour devenir cette mère toujours renfrognée, toujours de mauvaise humeur, bardée d'interdits, inaccessible à la plus petite joie, brisant tout élan venant d'ELLE ?

Il m'est difficile de parler de ce récit tellement je me suis sentie touchée. Qui d'entre nous n'a pas au fond de boîtes des photos d'aïeuls plus ou moins connus, plus ou moins évoqués, avec qui nous pressentons des liens invisibles ? Qui ne s'est pas heurté à des silences pesants, des légendes familiales que l'on sent fabriquées de toutes pièces.

Après il y a des éléments plus personnels, une époque, une mentalité, un milieu où l'on retrouve soudain plein de sensations mises de côté parce que trop douloureuses. J'ai parfois été déroutée par la forme du récit et ses redites mais cette réserve a été bien vite balayée par la force des mots jaillis de la plume de l'auteure.

On la sent seulement guidée par le besoin de comprendre et de se réapproprier sa propre histoire. Les "redites" ne sont d'ailleurs là sans doute que pour l'aider à approfondir toutes les voies de la mémoire et approcher au plus près sa vérité, avec intérêt et tendresse pour celles qui l'ont précédée.

Il y a bien de courage dans cette exploration des blessures familiales revisitées par l'adulte d'aujourd'hui et la main tendue à la petite fille d'hier, perdue entre cette mère trop dure, un père obstinément aveugle et deux frères peut-être un peu moins sensibles qu'elle à cette atmosphère délétère.

"L'enfance de ELLE, vaste temps d'abandon et de solitude. Pays désertique, froid, faim, manque, vide. Pays de la mauvaise humeur perpétuelle, pesant lourdement sur une petite maison bourgeoise de la ville. Bourgeoise et catholique. Sur la maison, un pesant couvercle de bouderies et de mal-être. Et la colère en éclats de tempête. Peur peur peur de la mauvaise humeur qui ligote toute vie, peur de la colère. Faire n'importe quoi pour la déjouer, la prévenir si possible.".

"Traces de vie" la collection porte bien son nom, pas de récit linéaire, mais de courts chapitres comme un kaléidoscope d'émotions, de petits et grands évènements vrais ou recomposés. En tout cas, une lettre magnifique adressée à une grand'mère inconnue, comme un pont entre les générations.

Un grand merci à Antigone sans qui je serais passée à côté ce texte.

L'avis de Tania.

Le billet de Dasola, qui a rencontré l'auteure à la sortie de son livre.

Nicole Versailles est connue d'un certain nombre de blogueuses sous le pseudo de Coumarine. Vous pouvez la lire ici.

Nicole Versailles - L'enfant à l'endroit, l'enfant à l'envers - 119 pages
Editions Traces de vie - 2008