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Le goût des livres
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26 février 2010

Ma vie balagan

AAA"Ce matin, j'ai soixante-dix-huit ans. Huit et sept font quinze. J'ai quinze ans, l'âge du traumatisme. On a toujours l'âge de son traumatisme. Je me sens à la fois, non pas vieille, mais mûre, avec des flambées de jeunesse. J'ai toujours le goût de la vie".

Balagan en hébreu veut dire le bordel, la cata, un peu à l'image de la vie de Marceline Loridan-Ivens, née Rozenberg. Ce livre n'est pas un journal, ni un catalogue de souvenirs bien rangés, mais plutôt une suite de réflexions en désordre, hantée par son passage au camp d'Auschwitz.

J'ai eu l'occasion de rencontrer Marceline Loridan-Ivens à la sortie de son film "la petite prairie aux bouleaux" et j'avais été frappée par sa forte personnalité, son dynamisme, son enthousiasme, qualités que j'ai retrouvées dans son livre, teintées toutefois d'une souffrance très profondément ancrée.

Elle le dit fréquemment, elle n'est jamais sortie du camp, les cauchemars sont toujours là, pas un jour sans qu'elle y pense à un moment ou un autre, il suffit d'une odeur, d'un geste et elle se rappelle .. Il a fallu qu'elle arrive dans sa vieillesse pour saisir à quel point la culture "mitteleuropa" qui a été entièrement détruite par les nazis lui manque. Elle vient de là, sa famille était originaire de Pologne. Marceline a été arrêtée et déportée en même temps que son père, qui lui ne reviendra pas, blessure jamais refermée.

A sa sortie du camp, elle a perdu tout repère, ne peut rien raconter à personne, surtout pas à sa famille et se retrouve comme un chien fou à Saint-Germain-des-Prés, où elle se marie une première fois et commence à s'intéresser au cinéma. Elle est de tous les engagements de l'époque, la guerre d'Algérie, le parti communiste, l'avortement, sans toutefois vraiment intégrer un groupe, elle a besoin de rester libre. Sa vie prend réellement un sens lorsqu'elle rencontre son grand amour, Joris Ivens, un cinéaste de 30 ans plus âgé qu'elle. Elle tournera avec lui sur le 17e parallèle, en pleine guerre du Vietnam, elle ira plusieurs fois en Chine.

Voilà une lecture pas toujours facile, mais nécessaire et enrichissante, sur le parcours personnel d'une femme, malmenée par l'histoire, comme tant d'autres hélas, mais qui n'a jamais baissé les bras. Par ailleurs, la parole de femmes comme elle, ayant vécu le pire, vaut bien des discours et mérite d'être écoutée.

"Joris me manque. Je suis trop vieille pour pouvoir poser ma tête sur une épaule, j'aimerais tellement la poser sur la sienne, ou sur celle de mon père, oui, sur l'épaule de mon père. J'ai peur. J'en ai assez de ces cauchemars de petite fille perdue dans le monde, le monde indifférent, oppressant, violent. La violence subie par le jeune Ilan torturé à mort par le "gang de barbares" me terrifie. Est-ce prémonitoire ? Qui pourrait le dire ? Il en est, parmi mes proches, qui trouvent les juifs paranoïaques. L'étaient-ils en 1930 ? Sommes-nous en 1930 ?".

Merci à Antigone.

L'avis de Annie Enna

* La petite prairie aux bouleaux, le film de Marceline Loridan-Ivens est sorti en 2003 et raconte son retour au camp d'Auschwitz. L'interprète principale est jouée par Anouk Aimée.

Marceline Loridan-Ivens - Ma vie balagan - 259 pages
Editions Robert Laffont - 2008

Commentaires
A
@ Nanne : j'avais aussi écouté "l'humeur vagabonde" et surtout je l'ai rencontrée à la sortie de son film et j'avais énormément aimé sa façon d'être. Elle est plus sombre dans son livre que dans ses interviews.
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N
Je viens de lire le billet de Mango et j'avais lu celui d'Antigone, il y a quelques mois de cela ! J'avoue que je suis toujours à la recherche de ces témoignages qui, malgré le malheur et la souffrance, sont aidant ... J'avais entendu Marceline Loridan-Ivens parler de son livre à "L'humeur vagabonde" sur France Inter et j'avais été impressionnée par le courage, la force de cette personne. Elle racontait son passé, son histoire, ses cauchemars avec une pudeur incroyable, tout en toujours un regard sur l'avenir, sur ce qui allait se faire, plutôt que sur ce qui a été réalisé. Et puis sa "Petite prairie aux bouleaux" a été un exorcisme pour elle ! Une lecture que je ferai un jour où l'autre ...
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A
@ Florence : des témoignages indispensables, mais à découvrir à doses homéopathiques, ce n'est pas facile.
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F
Oui, après Philippe CLAUDEL et le rapport de Brodeck, je vais faire une pause ... mais je note, car nous avons absolument besoin de lire ces récits aux frontières de l'humanité.
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A
@ Cécile : j'avais vu il y a quelques années un reportage dans Metropolis, où une expo en Allemagne, essayait de montrer le trou béant que représentait la disparition des Juifs dans la culture allemande d'aujourd'hui. En éradiquant le peuple, le pays s'est énormément appauvri de ce côté là (disait l'expo).
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