L63232"Assis maintenant dans mon fauteuil, mes pieds chaussés de pantoufles reposant sur le repose-pied, je vois mes chevilles nues, comme je ne les ai pas vues depuis longtemps et que j'observe un moment, après quoi je veux voir mes jambes et je retrousse mon pyjama. Tout çà est sec comme du bois mort. Je me souviens d'avoir d'un bond franchi des barrières et désormais je ralentis aux coins des tapis. Et il y a des jours où je ne prononce pas plus de quatre mots. Tel est le processus. Le salon est froid, bien que les radiateurs soient à leur maximum, il faudrait que j'allume un feu. Mais si je m'accroupis devant la cheminée, je ne me relèverai pas, la dernière fois que je me suis accroupi devant cette cheminée, Madame Ambrunaz a eu beau me tirer de toutes ses pauvres forces par les bras, c'est à quatre pattes que j'ai regagné mon fauteuil sur lequel j'ai pu me hisser."

Gilbert Kaplan est un vieil homme solitaire. Ex-scientifique, il vit tranquillement sous la houlette de Mme Ambrunaz, femme de ménage dévouée et admirative. Il se contente d'observer le lent processus de vieillissement à l'oeuvre. Et voilà que dans ce quotidien ouaté, il apprend qu'il est couronné pour des travaux anciens, dont il ne garde aucun souvenir, mais qui trouvent tardivement leur application.

Il voit son petit appartement envahi par les journalistes et apprend que le clou de toute cette agitation sera la remise d'un prix lors d'une cérémonie très officielle. Dès lors le quotidien du pauvre Gilbert va être bouleversé et lui échapper quelque peu, l'obligeant à se souvenir d'un passé qu'il maintenait à distance. Son frère l'écrivain célèbre, ses deux soeurs Alice et Louise, son fils, son ex-femme .. tout ce petit monde va venir troubler le vieil homme qui n'en demandait pas tant.

Pas d'évènements spectaculaires dans ce petit roman, mais un ton irrésistible et une dinguerie soft qui m'a fait tourner les pages avec un plaisir grandissant. Impossible de ne pas ressentir de sympathie immédiate pour Gilbert et pour Madame Ambrunaz avec ses petits plats de lentilles censés remettre de toutes les contrariétés. Le roman se termine sur une virée au Touquet qui concentre toutes les pensées et les réticences d'un vieil homme trop bousculé, pas du tout disposé à remettre un pied dans l'univers de ses contemporains, et dissimulant élégamment un coeur brisé

A découvrir absolument.

Merci à Cathulu

L'avis de Chiffonnette Cuné

Véronique Bizot - Mon couronnement - 108 pages
Actes Sud - 2010