AAA

"1918. De retour du front, Fidelis Waldvogel, un jeune soldat allemand, tente sa chance en Amérique. Avec pour seul bagage une valise pleine de couteaux et de saucisses, il s'arrête à Argus, dans le Dakota du Nord où, bientôt rejoint par sa femme et son fils, il décide d'ouvrir une boucherie et de fonder une chorale, en souvenir de celle des maîtres bouchers où chantait son père."

J'ai été enthousiasmée par ce roman et ne sait comment rendre compte de la richesse que j'y ai trouvée. Bien sûr il y a une trame principale, l'histoire de Fidelis et sa femme Eva,  ainsi que celle de Delphine et Cyprian, mais il y a surtout une multitude "d'histoires dans l'histoire" qui en font tout le sel et l'intérêt.

Il s'agit d'une fresque qui s'étend des années 20 aux années 50 et retrace la vie d'une petite ville dans une région très imprégnée de la présence des Indiens. Ils ne sont jamais évoqués frontalement, mais les massacres qui se sont déroulés il n'y a pas si longtemps imprègnent l'atmosphère et les mémoires. Et puis, il y a la grande crise de 1929 qui rend la vie si précaire et si dure.

Louise Erdrich nous parle de gens ordinaires, menant une vie ordinaire (quoique !! pas toujours) et se débrouillant comme ils peuvent avec la rudesse du monde qui les entoure. Les personnalités sont fortes, il y a une nuance infinie de sentiments et d'émotions. J'ai particulièrement été touchée par Delphine qui, pour moi, est l'élément central du livre, Delphine, cette jeune femme lumineuse et sensible, affligée d'un père alcoolique et ingérable qui ne lui révèlera jamais qui était réellement sa mère.

"En entrant dans la cuisine d'Eva, quelque chose de profond arriva à Delphine. Elle ressentit une fabuleuse expansion de son être. Prise de vertige, elle eut l'impression d'une chute en vrille et puis d'un silence, à la façon d'un oiseau qui se pose. Elle s'assit sur le genre de chaise solide à dossier carré qu'appréciait Cyprian pour ses équilibres, pendant qu'Eva tirait d'un pot en terre des cuillérées de grains de café, les versait dans un moulin, puis se mettait à tourner une petite manivelle en fer sur une série d'engrenages qui broyaient les grains torréfiés".

Les années et les évènements se succèdent, les quatre enfants de Fidelis et Eva grandissent. La deuxième guerre mondiale s'annonce. Les deux plus jeunes fils de Fidelis sont repartis en Allemagne et combattront dans les rangs ennemis, tandis que le fils aîné s'engagera dans l'armée américaine.

Les personnages secondaires sont successivement mis en lumière et je n'oublierai pas de sitôt "Un pas et demi" la femme errante, Clarisse, la meilleure amie de Delphine qui manie le couteau avec dextérité, "Tante", la soeur de Fidélis, le shériff Hock et les habitants d'Argus.

"Tante bouillait. Delphine le sentait comme une bouffée de gaz méphitique échappée des égouts municipaux juste au bout de la rue. Sa réputation au bourg, et parmi son groupe de fidèles luthériens, s'était amoindrie quand son propre frère lui avait demandé de quitter sa maison et avait fait venir cette Delphine, une femme qui - Tante rassemblait sans mal les renseignements - était la fille de l'ivrogne du coin, soupçonné de meurtre, un catholique, et même pire, un Polonais, une femme mariée (si elle l'était, on murmurait qu'elle ne l'était pas) à un homme trop beau d'allure étrangère qui vivait sous son toit, une ancienne comédienne de théâtre et, avait-elle besoin de le souligner, presque une p.....".

J'ai trouvé que le récit avait moins de souffle dans le dernier quart ; cette impression a été complètement balayée par le dévoilement dans les dernières pages d'un mystère qui a plané sur tout le livre. Du grand art !

Un excellent roman que je vous recommande chaudement.

J'avais été déçue par "dernier rapport sur les miracles à Little No Horse" lu à sa sortie. Je me demande maintenant si je ne suis pas passée complètement à côté et j'ai l'intention de le relire.

L'avis de GeishaNellie Kathel Keisha Papillon

chez_les_filles

Je remercie Suzanne de Chez les Filles et le Livre de Poche de m'avoir permis de revenir radicalement sur ma première impression de Louise Erdrich.

La chorale des maîtres bouchers - Louise Erdrich - Albin Michel - 2005